Nouvelles et romans

dimanche 2 octobre 2011

C'était écrit - Chapitre III (5)

Quand Marie arriva chez sa belle-sœur, celle-ci l'accueillit les larmes aux yeux.


« Oh, si tu savais, ... commença-t-elle.
– Plus tard, Clémentine. Tu me raconteras cela en route. Prends ton sac à main, tes     clés et dépêche-toi de me rejoindre à la voiture.
– D'accord, mais... »


Trop tard. La jeune femme était déjà ressortie.


Il ne fallut qu'une minute pour que l'épouse de son frère la rejoigne ; malgré tout, elle eut l'impression d'attendre des heures. A peine la portière de sa passagère était-elle refermée que Marie démarrait et se dirigeait vers l'hôpital aussi vite que l'intensité de la circulation le permettait.


Pendant ce temps, Clémentine tentait de lui raconter l'agression sans éclater en sanglots. Quelqu'un avait vu de sa fenêtre un homme — son époux — se faire interpeller par une bande de voyous qui en avaient après son téléphone ; ce n'était pourtant pas un modèle dernier cri. Méfiant mais refusant de se laisser intimider, il leur avait tenu tête. Voyant les jeunes gens se resserrer autour de lui, le témoin avait appelé la police et les secours. A leur arrivée, les délinquants avaient déjà disparu, laissant pour mort le frère de Marie.


Au fur et à mesure que Clémentine parlait, les phalanges de celle-ci blanchissaient tandis qu'elle serrait rageusement le volant. Si seulement elle pouvait faire intervenir les héros de son roman dans le monde réel... Alors, ces petits c... regretteraient amèrement ce qu'ils avaient osé faire.


Une fois à l'hôpital, c'est à peine si elle prêta attention aux couloirs aseptisés qu'elle traversait et aux infirmiers qu'elle croisait. Elle avait même oublié la présence de sa belle-sœur à ses côtés. Elle  ne se calma qu'une fois dans la chambre de son frère. Là, dans cette pièce pleine d'appareils de mesure, elle recouvra son sang-froid. Lentement, elle approcha du lit. Ce qu'elle vit l'horrifia. La tête bandée, les yeux tuméfiés, le nez pansé, sans doute brisé, le masque à oxygène, le bras gauche et les jambes plâtrées... Un vertige s'empara d'elle et Clémentine se précipita pour la soutenir.


« Comment peut-on faire une telle chose ? murmura Marie. Où va le monde ? »


Alors, un besoin irrépressible de retourner à son roman l'envahit. Au moins, elle pouvait y contrôler les événements. Tandis qu'ici, dans le réel, tout lui échappait sans cesse ; elle n'avait prise sur rien.


Lentement, elle se détourna de son frère. Clémentine lui fit signe qu'elle demeurait là. C'est donc seule avec ses sombres pensées que la jeune femme prit le chemin du retour.

C'était écrit - Chapitre IV (1)

Rencontres

Dans le monde de l’imaginaire


Or donc Ylin traversa les blanches Montagnes des Dragons de Nacre sans rencontrer d'autre créatures. Cependant la neige se mit à tomber, et l'Elfe dut s’abriter. Une semaine durant elle dut demeurer dans une grotte pour ne point trop souffrir du froid ; et la tempête immaculée souffla sans répit durant ces sept jours. Mais le soleil réapparut enfin et l’Arc Blanc poursuivit son chemin, par monts et par vaux, jusqu’à ce qu’enfin Neige immaculée fût vaincue par la verte forêt.
Adoncques notre héroïne parvint enfin à l’orée de la Forêt des Mystères et s’engagea sous ses grands arbres séculaires. Et là tout était sombre et obscur, car les chênes étaient si massifs, et leurs feuillages si épais que la lumière ne pouvait passer. Longtemps elle erra en ce labyrinthe vivant, longtemps elle chercha le Peuple de la Forêt. Mais las ! Elle ne le trouvait point.
Le jour et la nuit n’existaient nullement dans la Forêt des Mystères, et le temps semblait être paralysé, car les arbres ne bougeaient point, le vent ne soufflait point, les feuilles ne bruissaient point. Tout se taisait pour mieux dissimuler les secrets de la Forêt.
Et longtemps erra la jeune fille, jusqu’à ce que la fatigue fût trop lourde à porter ; lors elle s’endormit au pied d’un chêne, dans la Forêt soucieuse de cacher ses secrets.
Quand elle ouvrit les yeux, elle vit un être étrange : sa tête semblait un gland ; point de cheveux, mais une cupule ornée d’une feuille de chêne pour chapeau, point de peau, mais une écorce fine et lisse aux reflets dorés ; les doigts étaient fins et pointus, verts et profonds étaient les yeux. Il lui demanda de le suivre, et il la conduisit au roi du Peuple de la Forêt, qui lui demanda :
« Que requiers-tu, fière Ylin ? Pourquoi nous cherchais-tu ?
Et Ylin répondit :
– Je vous supplie, noble sire, de m’enseigner les Mystères, car ils me sont nécessaires pour vaincre mon ennemi.
– Promets-tu, ô Arc Blanc, de ne jamais les dévoiler ?
– J’en fais le serment. »
Adoncques le roi des Cuplis appela l’Ancien, et lui ordonna d’enseigner les Mystères à Ylin. Et l’Ancien conduisit la damoiselle vers la clairière la plus secrète de la Forêt, là où seuls les Initiés avaient le droit d’aller, et il lui dévoila tout ce qu’elle devait savoir. Et plusieurs jours passèrent.
Ainsi apprit-elle les Mystères protégés par les Cuplis. À la fin de son apprentissage, le Peuple de la Forêt la laissa seule dans la Clairière des Initiés enluminée de fleurs afin qu’elle parlât aux arbres dans le secret de son cœur. Or donc, comme elle se tenait près du plus âgé des chênes, une jeune fille lui apparut, et ce n’était pas une Cuplis. Elle portait une étrange tenue. Ses cheveux bruns étaient curieusement coiffés. Et elle se mit à parler, et les mots issus de sa bouche étaient étranges :
« Salut, Ylin ! Moi, c’est Marie ; je suis ta créatrice, et je dirige tes actes depuis ton enfance. Je suis ta destinée, en quelque sorte.
Mais pendant ta dernière bataille, tu t’es délivrée de mon emprise. Tu sais, quand tu as pensé au destin ? Normalement, tu devais mourir en affrontant le Chef de Guerre Taciturne à ce moment-là, mais quand j’ai lu tes pensées, j’ai décidé de t’épargner – pour l’instant du moins, puisque ton destin est lié à celui de ton ennemi. Tu te rappelles que Madran a dit quelque chose comme ça ? C’est moi qui ai fait prononcer ces mots au Chevalier ; c’est encore moi qui t’ai fait venir ici. Car je voulais te parler face à face dès ton arrivée.
– Pourtant, Dame Destinée, point ne m’avez parlé de suite. Pourquoi avoir tant tardé ?
– Ne m’appelle pas comme ça. Comme je te l’ai dit tantôt, je m’appelle Marie. Je suis en retard, c’est vrai. Mais mon frère a eu un accident et il a fallu faire venir le médecin. Le guérisseur, si tu préfères. Maintenant, il va un peu mieux. J’ai donc pu venir.
– Et quelle est la raison de cet entretien, Dame Éternelle ? Pourquoi nourrissiez-vous en votre cœur le désir de me parler ? Par quel miracle m’accordez-vous cette faveur ? Onc n’ouïs-je dire que vous fussiez apparue à un simple mortel.
– Je ne suis pas éternelle et tu n’es pas une simple mortelle, ô Ylin, fille du Jour et de la Nuit. Une simple mortelle n’aurait pas pu résister à son Destin, même par une simple pensée. Car je dirige tout ici, les actes, les pensées, la vie, la mort ; je commande même au temps. Tu n’as jamais remarqué que, parfois, les heures n’avancent pas plus qu’un escargot alors que précédemment, les événements et les jours se bousculaient pour fuir plus vite qu’un lièvre ? Tu n’as jamais été paralysée quand tu voulais agir au plus tôt ? Si, bien sûr ; ça se lit sur ton visage. Tout le monde en est conscient, après tout.
– Point ne suis une simple mortelle, dites-vous ! Mais Madran n’était point un simple mortel non plus, et pourtant, vous l’avez occis. Car vous dirigez la main de l’ennemi autant que la mienne, n’est-ce pas ?
– Les lupâos n’ont pas de mains. Mais c’est vrai, eux aussi, ils m’obéissent. Mais pour moi, Madran n’était qu’un personnage parmi les autres. Il devait périr pendant cette funeste bataille, et tous tes compagnons avec lui. Tu dois poursuivre seule. Ta quête ne peut pas réussir si tes compagnons te suivent.
– C’est vous qui en avez décidé ainsi. Si vous le vouliez, il pourrait en être autrement. Mais vous êtes cruelle et sans pitié ; point ne vous émouvez des sentiments de vos marionnettes.
– Non, Ylin, non. Je ne suis ni cruelle, ni sans pitié. Mais je ne savais pas encore que vous viviez. Là d’où je viens, vos aventures ne sont que des mots sur du papier. Vrai, je prenais plaisir à écrire votre légende. Maintenant je souffre de vos malheurs, parce que je sais que vous vivez et que vous êtes conscient. Donc je fais le serment de te permettre de rejoindre Madran. Tu mourras — puisque ton destin est lié à celui du Chef de Guerre Taciturne — et là, dans le Royaume Sans Souffrances, tu retrouveras ton preux chevalier : tu resteras avec lui pour toujours, le temps n’existe plus après la mort.
– Je vous en remercie. Mais vous ne me dites point pourquoi vous êtes ici.
– Je souhaitais te parler, même si je n’étais pas sûre que ce soit possible. Maintenant que je le sais, peut-être rendrai-je plus souvent visite à mes héros. Mais je dois partir, maintenant. Je ne peux pas discuter éternellement avec toi, le temps passe chez moi aussi. Mais avant, il faut que je te dise de sortir rapidement de cette Forêt et de te mettre en quête de ton ennemi. Adieu, Arc Blanc, bonne chance.
– Adieu, Dame Destinée. Ne dites pas : que le sort vous soit propice, c’est vous qui lui commandez. »
Lors Marie sourit tristement, et se fondit dans les ombres brumeuses.

C'était écrit - Chapitre IV (2)

Ailleurs


L’Autre émergea lentement de sa lecture comme d’un rêve. Fasciné par ce monde étrange qu'il ne lui serait pas venu à l'idée d'inventer, il lui fallut du temps pour remettre de l'ordre dans ses idées. L'elfe créée par sa protagoniste l'intriguait vivement. Cependant, il n'était pas temps de s'y intéresser, aussi chassa-t-il ces pensées parasites.

L'écrivain se frotta pensivement le menton. Ainsi, Marie s’était infiltrée avec succès dans le monde qu’elle avait modelé. Il aurait dû s’en réjouir, puisque cette réussite signifiait qu’à son tour, il pourrait s’entretenir avec elle en personne. Pourtant, en dépit des battements précipités de son cœur exalté, son intuition lui soufflait qu’un danger menaçait, comme si quelque chose s’était brisé quelque part. Certes, il ne parvenait pas à déterminer ce dont il s’agissait, ni à trouver un fondement à ses pressentiments, mais il sentait confusément qu’il était nécessaire de prendre ses précautions avant de se lancer dans une telle entreprise. En effet, s’il s’avérait que le monde n’était pas prêt pour une rencontre entre les univers parallèles, que se passerait-il ?

Quelques minutes encore, la prudence et la curiosité poursuivirent leur lutte en son for intérieur.

Toutefois, la tentation était trop forte. L'envie de savoir et la soif de découverte avaient toujours vaincu la logique et la prudence chez lui, ce n'était pas aujourd'hui qu'ils allaient leur céder le pas. Irrésistiblement attiré par l'expectative et l'excitation qui l’envahissaient à la pensée d’un acte dont les conséquences pourraient irrémédiablement modifier cette existence routinière, il balaya ses doutes. Plus le danger lui paraissait grand, plus il était tenté de suivre l’exemple de sa protagoniste. Oui, se répéta-t-il intérieurement, la tentation était vraiment trop forte. Il se saisit de sa plume et se mit au travail avec enthousiasme. Or, tandis qu’il écrivait, le front plissé, penché sur le papier, concentré, il crut entendre un craquement comparable à celui que produit un mur qui se lézarde. Bien qu’il ne sût pas quel bruit émettait un mur qui se fendille, cette comparaison s’imposa tout naturellement à lui. Simultanément, il sut qu’il n’était pas seul à l’avoir entendu. Cela aurait dû l'alarmer, mais il avait trop à faire.

Bientôt, plongé dans un monde qui n’était pas le sien, il oublia tout ce qui l’entourait.

C'était écrit - Chapitre IV (3)

Dans le monde réel

Une fois rentrée chez elle, Marie sentit sa maîtrise d'elle-même s'effondrer. N'ayant plus besoin de cacher à d'éventuels passants son état moral, elle se laissa submerger par le chagrin. En quittant la chambre de son frère, elle avait demandé à voir le médecin qui s'en occupait. Après une longue hésitation que la jeune femme avait minée à force d'insistance, l'homme lui avait appris que son frère était plongé dans le coma et qu'on ignorait quand il en sortirait.


Un cri de douleur pure s'échappa de sa poitrine à cette seule pensée, suivi de sanglots incontrôlables. Longtemps elle demeura prostrée, en boule dans son fauteuil favori, le visage enfoui entre ses bras. Cependant les larmes les plus inconsolables finissent toujours par se tarir. Essuyant ses paupières irritées par les pleurs, elle tourna ses pensées vers Ylin. Etant impuissante à faire quoi que ce fût pour son aîné, il fallait qu'elle pense à autre chose ; et pour cela, le meilleur remède était d'écrire. Elle se lança donc à corps perdu dans sa rencontre avec son héroïne.


Ce fut laborieux : au début, ne parvenant pas à se concentrer, elle dut relire les pages précédentes. Puis elle commença à écrire, mais les phrases venaient avec réticence, lui déplaisaient, nécessitaient d'être remaniées sans cesse. Le dialogue notamment lui posa de réelles difficultés : devait-elle s'exprimer comme elle le faisait tous les jours ou adopter le langage archaïque du monde de sa protagoniste ? Finalement, elle opta pour la première solution.


Elle avait à peine commencé à discuter avec l'elfe que l'on sonnait à sa porte. Sursautant violemment, elle mit du temps à reprendre conscience de son environnement. On sonna une deuxième fois. Quand elle alla ouvrir, elle se retrouva face à Jérémie. Comme il ouvrait la bouche, elle lui fit signe de se taire d'un geste péremptoire. Sans protester, il se tut et la suivit en silence comme elle retournait à son écrit. Il connaissait bien ces moments où son amie, plus concentrée qu'à l'ordinaire, ne voulait rien entendre tant qu'elle n'avait pas achevé de coucher sur le papier ce qu'elle avait à l'esprit. Marie se replongea dans son récit, oubliant où elle était, ignorant la présence du jeune homme, à nouveau auprès de son personnage...


Quand elle reprit enfin conscience de la réalité, elle entendit un bruit. C’était une sorte de craquement, un peu comme un mur qui se fend. Au même moment, Jérémie, à côté d’elle, sursauta.


« Tu as entendu ? demanda-t-il.
– Quoi, ce craquement ? rétorqua Marie. Bien sûr que je l’ai entendu. Il était assez fort pour ça. Qu’est-ce que c’était, à ton avis ?
– Je ne sais pas. On aurait dit…
– Un mur ? suggéra Marie.
– Oui, c’est ça. Un mur qui craque. C’est bizarre, non ? Les murs sont solides, ici, pourtant.
– Ce n’est pas ici, corrigea la jeune fille. Quelque chose s’est brisé, c’est sûr, mais pas ici, parce que je ne l’ai pas entendu avec mes oreilles ; c’est vrai, j’avais plutôt l’impression que ça résonnait dans ma tête. Mais comme si c’était loin, très loin d’ici...
– Mais alors, pourquoi est-ce que tout le monde l’a entendu ? s’inquiéta Jérémie.
– Comment peux-tu être sûre de ça ?
– De quoi ?
– Hé bien, que tout le monde l’a entendu !
– Aucune idée, répondit-il en haussant les épaules. Je le sais, c’est tout. Mais tu le sais aussi, non ?
– Heu…Pas vraiment, mais… Je l’ai senti, en tout cas. J'espérais que tu saurais pourquoi... »

C'était écrit - Chapitre IV (4)

Dans le monde de l’imaginaire


Soudain, Ylin entendit s'écrouler un mur de pierre, en un grondement sec et bref ; et pourtant il n’y avait nulle habitation en vue ; car elle était sortie de la forêt et marchait à présent dans la lande déserte aux tons violets. Lors elle sut aussitôt que cela ne dépendait point de sa créatrice, mais qu’un grand malheur les menaçait toutes deux, et leurs mondes avec elles. Elle n'aurait su expliquer comment elle comprit cela, mais elle en était sûre et certaine, quoi qu'il en fût. 


« Las ! Que faire ? J’ignore comment la prévenir. Je ne puis qu’espérer qu’elle entende ce que je dis. Ô Destinée, entends ma voix ! Prends garde, car un grand péril pèse sur tes épaules ! Entends ma voix, gente Marie à la plume aiguisée ! »


Ylin regardait le ciel avec espoir et écoutait le vent hurler. Mais point ne répondit Dame Marie. Point ne lisait ce que lui disait l'elfe de lune, puisqu’elle se reposait. Or donc l’Arc Blanc se remit à marcher dans la lande déserte, car sa quête ne souffrait point de retard. Et le vent soufflait, et les nuages gris s’amoncelaient, teintés de mauve comme la lande agitée.