Aussitôt, une obscurité pesante, consistante, vivante m'enveloppa. Un rugissement infernal se déclencha soudain - je compris qu'il provenait de la machine. J'étais pris au piège, sans nourriture ni eau, sans air frais ni lumière.
Que faire ? Appeler ? Personne ne m'entendrait, le moteur couvrirait ma voix... Et puis j'osais à peine bouger. Le vacarme assourdissant blessait mes oreilles sensibles et me martelait cruellement la tête. La désagréable odeur de pétrole qui m'avait repoussé en entrant me donnait la nausée. Je finis par appeler, quoi qu'en dît mon bon sens, griffant les parois, fouettant l'air vicié de ma queue, tantôt gémissant, tantôt hurlant de toutes mes forces, au risque de me briser les cordes vocales... rien n'y fit. Alors je m'allongeai, épuisé, attendant le sommeil ou la mort.
Après un temps indéterminé, la faim et la soif m'assaillirent, de plus en plus pressants. Ma gorge brûlait, ma langue était soudée à mon palais et mon estomac se tordait douloureusement. Mais qu'y faire ? Incapable de supporter plus longtemps ce supplice je m'approchai de la masse sombre que mes yeux habitués à l'obscurité distinguaient confusément. C'est alors que je sentis de la graisse de machine. J'y goûtais pour la vomir aussitôt : elle avait un goût rance de rouille et de fer. Oui, mais j'avais si faim... Surmontant ma répugnance, je l'avalai.
Durant des jours et des jours, je dus me nourrir de cette graisse infâme, malgré mon dégoût et ma gorge parcheminée, respirant à peine, faiblissant d'heure en heure, de plus en plus malade. Puis, je me mis à délirer.
Non loin de moi, on avait posé une appétissante assiettée de viande et un bol d'eau fraîche. Je voulus manger, je voulus boire : je ne léchai que le sol poussiéreux. Ce qui me fit éternuer violemment et accentua ma soif.
Le temps passait. Combien d'heures, de jours, de semaines s'était-il écoulé ? Rêvais-je ? Ne rêvais-je pas ? J'avais soif. La provision de graisse de machine s'épuisait. Je crus entendre un grattement. Un rat ! Je bondis mais, hélas, mes griffes fendirent l'air sans rien saisir.
J'avais soif. Mon odorat me jouait des tours lui aussi. Je croyais sentir des fumets délicieux. Si je n'avais pas eu si soif, j'en eusse eu l'eau à la bouche.
Les secondes tombaient lentement, lourdement autour de moi, avec une telle désinvolture qu'elles semblaient me narguer. J'avais soif.
Soudain, le tangage cessa, le silence se fit. Enfin, la porte s'ouvrit. Sans attendre, rassemblant mes maigres forces, je me précipitai à l'extérieur, ronronnant de bonheur et de soulagement. Hélas ! Cette précipitation me perdit. La lumière du jour m'éblouit soudain, une douleur intense me vrilla les yeux et le crâne... Il n'est pas recommandé de passer de l'obscurité profonde à une vive lumière : j'étais aveugle.
Mais quel est ce bruit ? Quelqu'un s'approche de moi, je le sens. Quelqu'un respire devant moi et me regarde. Méfiant, je me rencogne contre le mur. Qui est-ce ? Ami ou ennemi ?
"Pauvre chat ! Si maigre, et aveugle encore ! N'aie pas peur, je ne te veux aucun mal. Laisse-moi te prendre dans mes bras."
Alors, je suis soulevé, caressé. On m'emmène. Une porte s'ouvre, se ferme et je suis posé sur quelque chose de doux et de moelleux. Un fauteuil ! Un siège confortable et douillet, enfin ! On me donne à manger, à boire ! Plus jamais je ne devrai fouiller les poubelles pour me nourri. Plus jamais il ne me faudra boire d'eau de pluie dans les gouttières. Mon bienfaiteur me brosse, puis me prend sur ses genoux. Heureux, je ronronne.
A présent, qu'importent ma cécité et le passé ? Désormais, je suis heureux. Mes sens sont suffisamment aiguisés pour que je ne regrette pas ma vue. Enfin... pas trop.
Nouvelles et romans
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vendredi 2 décembre 2011
lundi 28 novembre 2011
La Prison du Chat (1)
Nouvelle rédigée en 1999, d'après un fait divers assez ancien.
Il n'en a pas toujours été ainsi, pourtant.
Autrefois, j'avais un foyer. J'étais bien nourri, bien traité, heureux. Lorsqu'il pleuvait, je restais à l'abri et j'écoutais les gouttes d'eau crépiter sur les vitres en contemplant la rue grise et morne d'un œil serein. Aujourd'hui, par mauvais temps, je dois bon gré mal gré continuer à errer en quête de ma pitance, trempé jusqu'aux os, le poil hérissé.
Auparavant, je n'étais jamais importuné par mes congénères. Je me contentais de les narguer, à l'abri derrière la fenêtre close, considérant avec mépris leurs regards envieux et leurs feulements pathétiques. Depuis la mort de ma maîtresse, je dois les affronter tous les jours pour conserver mon territoire.
Malgré tout, je n'étais pas malheureux, dans la rue. Une fois mon autorité établie, les autres matous finirent par éviter mon territoire. Nous ne nous battions plus qu'à l'époque des amours. Les hommes et leurs enfants m'évitaient - peut-être respectaient-ils mon ascendance aristocratique, moi qui étais un chat des forêts norvégiennes pure race ; oui, malgré mon pelage emmêlés, mon oreille déchirée et la balafre qui me barrait l'œil droit, je me tenais si fièrement et avec tant de dignité qu'ils ne pouvaient qu'être intimidés par ma royale prestance. Les autres, eux, n'étaient que des rustres à la démarche grossière. Forcément.
Oui, j'avais encore la belle vie, avant l'incident... Car aujourd'hui, à cause d'Elle, je suis incapable de me débrouiller seul. A cause d'Elle, je suis dans les ténèbres, obligé de ne plus me fier qu'à mon ouïe, à mon odorat et à mes vibrisses. Et ils sont beau être extrêmement sensibles, je ne regrette pas moins ma précieuse vision... pourtant, ce n'est pas ce que j'ai perdu de plus précieux.
Pourquoi donc suis-je passé un jour par les quais ? Pourquoi me suis-je arrêté devant une de ces montagnes flottantes que les hommes appellent des bateaux ? En contemplant cette chose hideuse, je m'étais souvenu qu'un ami de ma maîtresse avait voyagé sur un de ces navires, autrefois. Alors, Elle m'avait chuchoté : "Pourquoi ne pas monter à bord ? Tu en apprendras plus sur les êtres humains, de cette façon... Allez, saisis ta chance, grimpe !"
Maudite curiosité ! Je t'ai stupidement obéi et je l'ai bien regretté. Pourtant, tous mes sens se révoltaient, me criaient que j'étais en danger. C'est vrai, quoi : un chat n'a rien à faire sur un paquebot ! J'aurais dû écouter mon instinct et redescendre aussitôt. A la place, je m'enfonçai toujours plus profondément dans les entrailles du monstre. Bientôt, j'entrai dans une vaste salle où se trouvait une énorme machine. L'odeur qu'elle dégageait était atroce. Je voulus sortir. C'est à ce moment que la porte claqua sinistrement.
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