Nouvelles et romans

vendredi 11 novembre 2011

Masque

Pour le défi de la semaine d'Evy.

En se regardant dans le miroir, elle ne se reconnut pas : qui était cette jeune femme sophistiquée, sérieuse, hautaine qui la toisait sans sourire devant les tapisseries guerrières qui ornaient les murs du boudoir ? Elle avait le même visage au contour doux qu'elle, mais son teint était d'un blanc aristocratique et non d'un blanc lumineux. Ses yeux brillaient d'un éclat glacé et non d'un bleu céleste. Quant à ses cheveux de jais, au lieu de mettre en valeur sa peau claire, il lui semblait qu'ils formaient un contraste sévère avec sa pâleur. 

C'était elle... et en même temps, ce n'était pas elle ; c'était un masque, un artifice sans vie, une façade sophistiquée affichée pour plaire à ses parents qui voulaient qu'elle se montre digne d'eux devant le monde qu'ils fréquentaient ; car la jeune fille était à marier et "si elle se laissait aller à des débordements d'énergie et à des effusions ridicules, elle ne trouverait jamais un époux convenable". Tels étaient les paroles mêmes de sa mère. Alors, à regret, elle avait rangé sa bonne humeur naturelle, dissimulé son rayonnement solaire, réfréné son sens de la répartie et de l'humour pour enfiler le masque rigide et impersonnel de la bonne bourgeoise maniérée et respectant à la lettre les convenances.

La vie n'était pas simple en se temps-là pour les demoiselles, songeait-elle, les yeux planté dans ceux de l'inconnue qui avait pris la place de son reflet. A quoi avait servi la Révolution si la bourgeoisie avait repris à son compte les vices qu'elle reprochait à la noblesse ? Isabelle ne le comprendrait jamais, mais elle n'osait poser la question à quiconque. Elle l'avait fait, une fois : elle avait interrogé son père... Il s'était aussitôt fâché, et la jeune fille en avait déduit qu'il était incapable de répondre à cela. Encore que... Comment en être certaine dans un monde où tout le monde portait un masque ? C'était à se demander si un jour, les hommes montreraient leur vrai visage au lieu de se cacher derrière les convenances et les codes de la société. Isabelle en doutait... Mais qui sait ?
Son nom retentit au loin. Elle soupira. Allons, il était temps de descendre dans la salle de réception ; mais un jour, elle échapperait à tout cela, elle s'en faisait le serment.

De nouveau, on l'appela. Alors elle se détourna du miroir, non sans avoir pris soin de vérifier que son masque de jeune fille convenable de la haute société n'avait pas été altéré par ses amères réflexion. 

Elle n'eut plus jamais le loisir de le retirer.

jeudi 10 novembre 2011

Juliette (2)

Au cours des premiers jours passés en ce royaume mourant, Juliette, intimidée par l'éclat diamantin du paysage et par les yeux d'argent de son hôtesse, ne sortit guère de la vaste et blanche demeure où elle était hébergée. Pourtant la Dame au visage scintillant s'occupait d'elle avec une tendresse toute maternelle, et rien n'était plus fascinant que les fabuleuses tours de glace parées d'or par le soleil... et petit à petit l'enfant s'enhardit et se décida à explorer l'étrange forêt de glace. Elle admirait les tours translucides qui dominaient les lieux, s'extasiait sur la lumière projetée au sol quand les rayons du soleil traversaient les stalactites cristallines, riait quand un souffle de vent froid lui chatouillait le visage et lui soufflait ses secrets à l'oreille. Alors la brise semblait se réchauffer un peu, et la petite fille, ravie, lui offrait gaiement son visage.


Comme elle en parlait, un soir, à la fée de glace, celle-ci lui demanda en souriant :
« Et quels sont les secrets que te conte le vent ?
 - Il me parle d'espoir, et de printemps. Et...
- Oui ? Que dit-il encore ? l'encouragea-t-elle.
- Il me parle d'avant...
- D'avant ?
- D'avant que je me retrouve ici par accident.


Juliette poussa un soupir. Même si elle se plaisait ici, ses parents lui manquaient, et l'école, et la danse... Depuis combien de temps n'avait-elle pas eu un cours de danse classique ? Tout à coup, cela lui manquait. Sa gorge se serra. La fée au visage de glace voyait bien que la fillette était préoccupée, et qu'elle regrettait sa vie dans le monde des hommes. Curieusement, toutefois, la blanche dame n'en éprouva nulle compassion. Sans doute son coeur était-il gagné par le froid, lui aussi... Tant que la petite ne retrouverait pas la plénitude et le bonheur, elle ne pourrait vaincre le cercueil de glace que le Néant tissait autour du royaume depuis sa prison. Cependant, elle décida de reporter le problème au lendemain. Juliette avait visiblement besoin d'un peu de solitude pour se consacrer à ses souvenirs. Une fois qu'elle aurait fait son deuil de son passé, elle pourrait accomplir sa tâche.


- Il est tard, Juliette, murmura-t-elle en se levant. Tu devrais aller te reposer.
- Oui. Bonne nuit, reine de l'hiver...
- Bonne nuit, enfant. »


La fée regarda la petite fille quitter le salon en silence. Elle ressentait en son coeur un sombre pressentiment : Juliette l'avait appelée reine de l'hiver, la faisant involontairement tressaillir à ce nom. Ainsi enchaînée à un triste destin, la jeune femme maudite comprit que les glaces auraient raison de sa vie, même si la fillette venait à vaincre l'ennemi de son royaume mourant.


Juliette ne parvenait pas à trouver le sommeil. Blottie sous ses draps, les yeux fixés sur le plafond enluminé avec art, elle ne pouvait détourner ses pensées de sa vie d'antan, et de ses cours de danse en particulier. Il lui semblait entendre la voix de son professeur, comptant les mesures, nommant les pas, corrigeant la position d'une élève ; son âme résonnait des échos du piano dans la salle de danse... Elle se leva, brûlant de se mouvoir au son de cette musique imaginaire. Par la fenêtre, la lune jetait sur l'enfant sa pâle lumière dans l'encadrement des sombres rideaux. Elle se plaça en cinquième position – pieds en dehors, collés l'un contre l'autre – le dos bien droit, le port de tête gracieux. Immobile, elle attendait... quoi ? le départ d'une nouvelle mesure. Enfin elle se mit à danser, avec une maladresse touchante d'abord – il y avait si longtemps qu'elle ne s'était entraînée ! - puis avec une confiance et une grâce croissantes. Un adorable sourire vint éclore sur ses lèvres.


Pendant ce temps, la fée se promenait dans le paysage enneigé qui étincelait sous l'astre nocturne. Pensive, elle se demandait quand Juliette aurait la force de chasser ce froid paralysant... Elle s'arrêta sous une arche gelée, caressa d'une main pâle et un peu raide une colonne de glace. Tout à coup, quelque chose de froid tomba sur ses cheveux ; surprise, elle y passa les doigts, et sentit qu'une mèche était humide ; ses yeux d'argent, reflet jumeau de la lune, se levèrent sur la voûte arquée pour y découvrir des gouttes d'eau...
« La glace fond... Oh, Juliette, tu as trouvé la paix du coeur et le bonheur de l'âme, enfin... Mais c'est trop tard, mon coeur ne peut déjà plus ressentir de joie à cette idée. »
Trop tard... Oui, elle mourrait bientôt, elle le savait maintenant. Elle mourrait sans savoir si cette fois, le Néant serait réellement anéanti... Levant les yeux vers les fenêtres de sa vaste demeure,elle aperçut l'enfant qui dansait, légère, gracieuse, éthérée ; petite fée de l'enfance réchauffant le coeur de ce monde par la flamme enjouée de sa passion. La lune la nimbait d'un halo blanc, la parant de l'éclat d'une fleur de printemps tandis qu'elle dansait, dansait sa joie de vivre. Et par cette improvisation spontanée, elle recréait la vie autour d'elle.


 Le sol trembla : le Noir Absolu, sentant le danger qui le menaçait, se démenait dans sa prison souterraine.


Dans sa chambre, Juliette frémit et cessa de danser. La fée sentit aussitôt le froid redoubler tandis que des nuages d'anthracite s'amoncelaient au-dessus d'elle. Sa voix claire s'éleva, empreinte d'encouragement bienveillant :
« Enfant, prend courage ! Ignore le Néant, il ne peut rien te faire. Danse, petite Juliette, danse ton enfance, tes joies, tes espoirs ! Danse et ne t'arrête pas, quoi qu'il advienne ! »
La petite fille l'entendit, malgré le vent qui commençait à souffler. Elle tenta d'esquisser à nouveau quelques pas, mais le coeur n'y était plus : terrorisée par les manifestations du Néant, elle semblait ne plus pouvoir prendre le dessus, et ses gestes, flous, saccadés, désordonnés, n'avaient plus rien de gracieux, ni d'ordonnés. Un coup de tonnerre claqua, sec, brutal. L'obscurité était presque complète. La fée, dans l'étendue neigeuse, gémit et se courba, une main crispée sur son coeur. Quelle souffrance ! Il fallait tenir pourtant, sans quoi la chose monstrueuse qu'elle avait su séquestrer se libérerait... Mais que faisait la fillette ? Il fallait lui redonner courage...


« Juliette, pense aux moments les plus heureux de ta vie ! Vite ! »


L'enfant ne répondit pas, tétanisée. Elle se mit à fouiller fébrilement dans ses souvenirs, mais elle ne parvenait pas à arrêter son choix sur l'un d'eux, car en arrière-plan de ses pensées demeurait la terreur paralysante que la perspective d'échouer face au Néant générait en elle.


Nouveau coup de tonnerre.


Un gémissement déchirant, inhumain, terrifiant déchira l'atmosphère oppressante, couvrant la voix grondante du ciel torturé.
« Reine de l'hiver ? » appela Juliette, angoissée.
Aucune réponse ne lui parvint.
« Hohé ? »
Rien. Rien, si ce n'est le gémissement lancinant du vent. Brusquement, Juliette s'aperçut qu'elle ne voyait plus rien du tout, en fait... Le froid, mortel, s'insinuait en elle, et l'orage déchaîné lui parvenait comme étouffé. Elle comprit alors que la fée était morte et que le Noir Absolu s'était libéré. Les larmes aux yeux, elle trouva enfin la force de lutter.


La danse qu'elle entama était lente, intense, mouvante, expression du cours tranquille d'une vie paisible. Ses mouvements fluides et légers rappelaient la glace qui fond lentement, la fumée paresseuse qui s'élève nonchalamment d'un feu de bois chaleureux, les rayons du soleil qui se coulent au dessus de l'horizon par un matin printannier.


C'est alors qu'autour d'elle, elle put distinguer le sol blanc, la haute croisée, la chambre richement ornée. Elle se mit à danser plus vite – ce n'était plus l'éveil après un long hiver, mais l'activité joyeuse du printemps. Plus légère qu'un oiseau, la petite fille bondissait souplement, tournoyait gaiement, insaisissable, légère, gracieuse. Oui, elle pouvait vaincre le Néant ! Elle laissa échapper un sourire ravi ; un rayon de lune vint percer les ténèbres...


Encouragée par ce succès, elle se lança dans une série de pas enjoués, vifs, précis ; s'éleva en un grand jeté silencieux, parut un instant planer, pâle cygne auréolé par le flot de lumière opaline diffusée par l'astre nocturne... Dans le ciel pâlissant, un vol d'oiseau passa en lançant un appel joyeux. Il sembla soudain à Juliette que sa poitrine, libérée d'un grand poids, pouvait enfin respirer normalement, sans à coup, profonde : elle avait le sentiment d'émerger à l'air libre après un séjour prolongé sous l'eau, en apnée... Les couleurs des arbres fleuris, libérés de leur gangue cristalline, lui paraissaient plus vives que d'ordinaire dans l'atmosphère pure, comme si jusque-là, un voile translucide s'était toujours interposé entre elle et le monde. Les craquement de la glace en train de fondre et de se briser lui paraissaient plus sonore, et le vent chargé soudain de parfums printaniers lui caressait les joues.


Elle toucha de nouveau terre, souplement. Et comme elle comprenait qu'elle avait vaincu le néant, Juliette, ravie, redevint une simple fillette.
« J'ai réussi ! Reine de l'hiver, j'ai chassé le Néant de votre royaume ! »
Elle sortit de sa chambre en trombe, dévala les escaliers, traversa le grand hall ; quand elle franchit le portail, elle cligna des yeux, éblouie par la splendeur de l'aube. La neige avait disparu, remplacée par un tapis de jonquilles. La glace avait fondu, et les tours étincelantes avait cédé la place à de hauts arbres renaissants... Cependant l'enfant ne se laissa distraire ni par le pépiement de moineaux venus d'on ne sait où, ni par les senteurs enivrantes des fleurs qui offraient leur corolles aux rayons du soleil levant. Elle cherchait une certaine dame au visage à demi gelé mais d'une grande beauté.


Parcourant des yeux le paysage féérique, elle la vit enfin, allongée dans les fleurs. Elle s'approcha vivement, s'agenouilla, posa la tête sur sa poitrine.
« Morte... J'ai agi trop tard, bien trop tard ! »
Les larmes aux yeux, Juliette contempla la morte, libérée de la glace qui avait commencé à l'atteindre quand elle l'avait rencontrée : sa peau demeurait pâle, mais ne présentait plus cette blancheur bleutée du givre ; les cheveux, blonds, cascadaient sur ses épaules et son cou gracile ; et les prunelles, entre les longs cils, jetaient leur éclat bleu sur un monde qu'ils ne voyaient plus.


En fait, remarqua la fillette, la fée ressemblait à sa mère pour la forme du visage et la silhouette fine ; à son père pour ses yeux en amande et le nez fin, légèrement busqué. Douleur violente au coeur, frisson d'appréhension : Juliette réalisa tout à coup qu'elle-même ressemblerait à cela quand elle aurait atteint l'âge adulte. Mais alors...


Alors, elle n'en avait pas terminé avec le Néant !

mercredi 9 novembre 2011

Juliette (1)

Ecrit entre le 21/01/2010 et le 27/01/2010




 C'était en sortant de l'Opéra...
 Les yeux encore éblouis par Le Casse-Noisette, l'un des plus beaux ballets du répertoire, Juliette prenait à peine garde à ce qui l'entourait. La tête pleine encore des splendeurs baroques de ce lieu autrefois hanté, dit-on, par un fantôme amoureux, l'enfant se laissait machinalement entraîner par ses parents dans la foule parisienne en effervescence. Plongée dans cette rêverie émerveillée, elle n'entendit pas le hurlement des freins, ni ne sentit le choc violent, douloureux qui rompait ses os fragiles, ni ne vit les gens affolés qui se précipitaient vers le lieu de l'accident. Seul le contact soudain de la neige froide sous son dos fit redescendre la petite fille sur terre. Brutalement, toutes les sensations de son corps blessé s'abattirent sur elle, et elle aperçut, à côté d'elle, un couple méconnaissable, couvert de sang. Ses parents ? Que s'était-il passé ?


 Noir.


Quand la fillette prit-elle conscience de l'obscurité qui l'entourait ? Elle était bien en peine de le dire. Quoi qu'il en soit, elle se sentait étrangement à l'étroit dans cette vaste nuit. Elle leva les mains devant ses yeux, et les rapprocha jusqu'à les apercevoir, ombres plus noires que le reste des lieux privés de lumière. En hésitant, elle se leva, avança d'un pas, de deux. La douleur la fit grimacer. Allons, elle n'était pas morte. Peut-être se trouvait-elle dans un hôpital ? Et pourtant, nul bruit ne se faisait entendre. Etrange... Quoi qu'il en soit, la petite voulait en avoir le cœur net. Elle se remit donc à marcher en boitillant, avant de se heurter à un mur.


Doucement, elle y posa une main en aveugle ; le mur s'avéra doux, lisse, un peu frais. Elle décida alors de poursuivre sa progression en suivant ce mur. Elle pourrait ainsi trouver une ouverture, une porte qui lui permettrait de sortir d'ici... Cet endroit n'était pas une chambre d'hôpital : elle était revenue à son lit sans que le mur ne tournât à angle droit ; la pièce était donc ronde, et elle n'avait aucune porte par-dessus le marché. Où se trouvait-elle donc ?


Si seulement il y avait de la lumière, elle pourrait au moins se rendre compte de l'apparence des lieux, et, à partir de là, faire des conjectures... Tout à coup, elle crut percevoir un murmure lointain, comme une mélodie triste aux accords déchirants, qui lui faisait battre le cœur et venir les larmes aux yeux ; une voix mélodieuse, pure comme le cristal, qui chantait sans paroles, avec un accent irréel. Fascinée, l'enfant écoutait de toutes ses oreilles la complainte divine qui devenait de plus en plus claire, de plus en proche. Bientôt, il sembla à la fillette que la chanteuse à la voix de fée était dans sa chambre, bien que ses yeux ne pussent en juger.


Le chant se tut.Une main se posa sur son épaule ; elle sursauta, se tourna et crut entrevoir une silhouette sombre. « Chuuut ! Suis-moi. » Ces mots, prononcés par celle-là même qui avait enchanté la fillette par sa voix, tombèrent dans son coeur comme des gouttes de rosée parfumée et l'inquiétude vague qui l'avait hantée s'effaça miraculeusement. À tâtons, elle trouva la main douce et satinée de celle en qui elle voyait une fée maternelle et bienveillante. Celle-ci la guida sans hésitation, d'un pas si léger que la petite ne parvenait pas à l'entendre, jusqu'au centre de la pièce.


« Attention, il y a un escalier. »


Toutes deux montèrent avec précautions, l'une guidant l'autre avec patience pour lui éviter de tomber, car les marches étaient hautes et raides, et une trappe s'ouvrit comme par enchantement, laissant passer un flot de lumière dans la pièce où l'enfant s'était réveillée. Se retournant, elle vit avec étonnement que l'obscurité n'était pas chassée par cette lumière, mais qu'elle semblait au contraire l'absorber... « Juliette ! Dépêche-toi, enfant. Il ne faut pas que la noirceur de cet endroit s'échappe au-dehors. »
L'enfant obéit, mais nota dans un coin de son esprit les questions qui montaient à ses lèvres, tandis qu'elle découvrait le spectacle qui s'offrait à elle...
« C'est magnifique... » souffla-t-elle, subjuguée, écarquillant ses prunelles noisette.


Devant elle, ce n'était que tours étincelantes de blancheur, arches transparentes illuminées par les rayons d'or pâle du soleil qui les paraient de leur éclat, statues de glace raffinées représentant quelque fées tenant ou brandissant des cristaux aux teintes irisées... Tout, en fait, n'était que glace et neige immaculée. D'ailleurs, Juliette s'en rendit compte tout à coup, il faisait très froid, ici...


On jeta un manteau épais, de couleur blanche, sur ses épaules. Pour remercier sa libératrice, la fillette leva les yeux sur elle ; mais alors, elle eut le souffle coupé en voyant son visage : l'étrange femme arborait un visage aux traits harmonieux, du même blanc bleuté que la neige, et semblait couverte de givre scintillant dans la lumière. Ses iris d'un gris argenté n'avaient pas de pupille. Sa chevelure blanche était couronnée de glace et sur sa robe blanche drapée avec majesté autour de sa taille souple et élancée, elle portait une longue cape immaculée.


Remarquant la fascination de l'enfant, la majestueuse fée sourit tristement.
« La beauté de ces lieux – et la mienne – n'a rien de si merveilleux, Juliette... Elle est le résultat d'une malédiction. Mon royaume se meurt. Les statues que tu aperçois sont les fées qui n'ont plus eu la force de lutter contre le froid ; les tours de glace renferment dans leur gangue mortelle les arbres qui couvraient ce pays de leurs murmures apaisants et de leur verdure enchanteresse ; ils n'avaient pas leur pareille dans le monde des hommes, oh non !... »
 Elle poussa un soupir, et un nuage de givre s'échappa d'entre ses lèvres, puis elle poursuivit :
« J'ignore comment tu es arrivée ici, mais cela ne peut signifier qu'une chose : le Royaume des fées peut encore revivre. La Nature – et elle appuya sur ce mot – peut encore échapper à la mort que les humains lui donnent lentement dans leur course à l'industrie et à l'argent, à la folie et au chaos... »
Changeant brusquement de sujet, elle s'agenouilla devant la petite fille et, la regardant fixement, demanda :
 « Sais-tu ce que contenait cette chambre où tu t'es réveillée, Juliette ?
- Non...
- Le Néant... Le Noir Absolu, qui dévore tout, sans pitié aucune. Nul ne peut y survivre plus de quelques minutes, mais toi, enfant, tu y as dormi un long moment avant que je n'aie le courage de voir ce qui le mettait dans une rage pareille.
- Je ne comprends pas, s'étonna la petite fille. Le Néant peut se fâcher ? Il est vivant ? Comment se manifeste sa colère ?
- Oui, il est vivant, et sa fureur a fait trembler le sol de ce royaume comme au jour où je suis parvenue à l'enfermer. J'ai craint que la secousse ne brise mes sœurs de glace, ajouta-t-elle en effleurant du regard les admirables statues que le soleil faisait briller. Après avoir hésité à le braver au risque de lui permettre de s'échapper, je suis tout de même descendue dans sa prison, mais non sans avoir chanté un sortilège pour le paralyser ; apparemment, il n'est pas indifférent à la musique, et c'est ainsi que j'ai pu le piéger autrefois, d'ailleurs... Quoi qu'il en soit, que tu n'aies pas été détruite malgré le temps passé là-bas me laisse penser que tu peux sauver cet endroit. Emprisonner le Néant n'a fait que ralentir la mort de mon pays. Malgré tout, je suis la dernière survivante, et encore... La glace m'envahit peu à peu. Bientôt, mon coeur sera gelé, et alors... alors le Noir Absolu pourra s'échapper et engloutir le royaume des fées. »


 Juliette demeura silencieuse. Elle, détruire le Néant ? mais comment ? Elle, frêle petite fille de neuf ans, secouée par son accident et la découverte de cet endroit gelé, se trouvait tout à coup investie d'une mission colossale, qu'un héros de légende eût été plus à même d'accomplir... La voyant préoccupée, la fée de glace reprit :
« Juliette, ne te soucie de rien, tu vaincras le Néant sans même t'en rendre compte, tant ce sera aisé pour toi... Viens plutôt avec moi, je vais te faire visiter ma demeure. »
 L'enfant acquiesça et prit la main qu'on lui tendait. Elle frissonna à ce contact glacé. ...............................

lundi 7 novembre 2011

Le rêve du peintre

Rédigé le 29 août 2009.


Le jour se levait. Dans le ciel, l’obscur satin de la nuit déteignait à l’est, prenant des teintes rougeâtres et violacées. Petit à petit, une lueur d’ocre jaune vint éclaircir davantage l’horizon paresseux et, lentement, le soleil enlisé s’extirpa du sol, boule incandescente venue chauffer à blanc le monde résigné à sa tyrannie. Les bribes de mon rêve récurrent s’évaporaient tandis que je contemplais ce spectacle déprimant. Encore une journée caniculaire… La pluie ne viendrait-elle donc jamais ?


J’imaginais déjà ce que serait ce jour : se frayer un chemin à travers la foule dégoulinante de sueur jusqu’à la boulangerie ; rentrer, prendre une douche pour tenter vainement de se débarrasser de la chaleur collante ; manger du bout des dents – température excessive rimant avec manque d’appétit ; prendre la voiture, que j’ai bien sûr oublié de garer à l’ombre, pour me rendre à l’atelier ; et peindre, peindre le feu qui m’engourdit, peindre l’absence d’inspiration, peindre l’envie de respirer autre chose que du plomb fondu et des gaz d’échappement fétides. Mais ce jour-là, j’échappai malgré moi à la routine dans laquelle je m’enlisais avec une indifférence passive de légume pourrissant oublié sur un étal de marché. Les prémices de la matinée se déroulèrent comme prévu : foule moite à l’odeur aigre, boulangerie bondée, douche inutile, petit-déjeuner écoeurant, embouteillages puants. Mais arrivé à l’atelier, tout changea.


« Monsieur Jacquemard ? »


Ça, c’était la voix délicate de mon assistante et amie, Manon Redour. Je ne saurais dire comment je l’ai rencontrée et engagée : cette période caniculaire dure depuis si longtemps que je n’ai pas souvenir de ce que j’ai pu vivre avant. Je me tournai vers elle : rougissante, la jeune femme frêle et menue baissait timidement les paupières sous mon regard.


 « Qu’y a –t-il, Manon ? »


 Elle rougit davantage quand je lui adressai la parole. Comme toujours…


« Monsieur, quelqu’un vous attend et désire vous parler.
- Manon, tu sais pourtant que je ne veux voir personne ici tant que je travaille sur ce tableau.
- Pardon, Monsieur Jacquemard, murmura-t-elle, la voix tremblante, le visage et le cou écarlates. Mais cet homme a insisté pour vous voir. Il a dit que c’était de la plus haute importance. Du coup, je n’ai pas osé le renvoyer…
- Tu n’oses jamais renvoyer les visiteurs, soupirai-je. A croire que tu les crains plus que moi.
- Pardon, Mons…
- Oh, ça va ! Inutile de t’excuser pour la moindre de tes décisions. Je parlerai à cet homme, puisque c’est si important. »


D’emblée, quand je vis le visiteur qui m’attendait dans l’atelier, je sus que quelque chose n’allait pas. Quelque chose dans son maintien impeccable, dans sa coupe de cheveux au bol, dans son regard d’oiseau de proie, mettait tous mes sens en alerte. Une petite voix me soufflait :
« Tu vois cet homme ? Il est à l’origine de tous tes maux… Tu as trop chaud ? c’est à cause de lui. Tu t’enlises dans ta routine, toujours la même journée répétée à l’infini sous le soleil accablant ? c’est à cause de lui. Tu as le sentiment que tu ne parviendras jamais à bout de ton tableau ? c’est à cause de lui, à cause de lui, de lui seul ! »


 Je rabrouai d’importance cette voix irrationnelle et, saluant le curieux personnage, lui demandai ce qu’il avait d’important à me dire.
« Voyez-vous, je suis très occupé. Si vous pouviez faire vite, cela m’arrangerait, ajoutai-je.
- Ne me reconnais-tu pas, Jacquemard ?
- Euh… Non. Pourquoi ? je devrais ?
- Oh que oui ! Laisse-moi te rafraîchir la mémoire…. »


Il m’entraîna devant la toile que je peignais actuellement, se mit devant, se tourna vers moi.
« Hé bien, me reconnais-tu à présent ? »
Je fronçai le sourcil, fis un geste de dénégation, ouvris la bouche pour lui intimer de cesser de se moquer de moi… la refermai. Mon regard alla de l’inconnu au tableau et du tableau à l’inconnu sans que je pusse déterminer si je rêvais encore où si j'étais éveillé : car face à moi, je voyais non pas une, mais deux silhouettes très droites, deux paires d’yeux acérés, deux hommes jumeaux, l’un de toile et de peinture, l’autre de chair et d’os. Je rouvris la bouche, la refermai. Je devais paraître ridicule... Finalement, j’appelai :
« Manon, apporte des rafraîchissements pour notre visiteur et moi, s’il te plaît ! »


Le mouvement qui se fit entendre de l’autre côté – bruit de pas, tintement des verres – confirma que la jeune femme m’avait entendu. Je désignai un siège à mon interlocuteur. Il s’assit, je restai debout. Les images se bousculaient dans ma tête… Ce tableau, je le peignais d’après le rêve qui hantait mes nuits depuis le début de ces journées placées sous le signe d’une chaleur indicible…


J’assistais à un banquet, en plein Moyen-Âge. J’avais bu force hypocrate et maintes coupes de vin rouge, et je venais d’achever une délicieuse poire au vin. Autour de moi, les convives somptueusement vêtus étaient figés, comme dans un tableau : ici, une dame à la beauté nonpareille tendait gracieusement la main à son voisin qui la regardait avec tendresse, là un comte au manteau de brocart levait son verre en l’honneur de leur hôte, imité par les autres nobles siégeant à la haute table. Tous étaient tournés vers celui-ci, un comte de haute taille, celui qui ressemblait trait pour trait à mon curieux visiteur. Puis la toile s’animait et les voix joyeuses des convives portant un toast résonnaient en chœur, couvrant les accords que les trouvères jouaient pour le plus grand bonheur des dames et gentilshommes. Tous buvaient. Il se mettait debout en levant la main, imposant ainsi le silence. Comme il allait parler, le rêve s’interrompait…


Je me détournai de mes pensées et reportai mon attention sur lui. Au même moment, la porte s’ouvrit sur la timide Manon, qui présenta à chacun de nous un verre de jus de raisin où tintaient des glaçons. Je la remerciai distraitement, sans prendre garde à son air inquiet, et j'entamai le dialogue avec mon interlocuteur.
 « Qui êtes-vous ?
- Vous le savez déjà. Je suis le seigneur qui préside la table du banquet dans tes rêves, et sur ton tableau.
- Ça ne m’avance pas à grand-chose, déclarai-je franchement. Et puis, pourriez-vous cesser de me tutoyer comme si on se connaissait de longue date ? C’est franchement agaçant.
- Non. »
 Voilà qui avait le mérite d’être clair et franc. Cependant, je sentis la moutarde me monter au nez. Cet importun était-il fou ? à croire qu’il se prenait pour le comte que j’avais peint sans le vouloir à son image.


« Pourquoi ? me bornai-je à répliquer.
- Parce que tu es à mon service. Je t’ai engagé pour peindre mon portrait, Maître Jacquemard. Or, que vois-je ? Au lieu de cela, tu te complais dans tes hallucinations, dans cet enfer – il fit un large geste circulaire du bras, englobant tout ce qui nous entourait – et tu peins inlassablement la même scène, toujours recommencée, jamais terminée, en revivant sans arrêt le même jour, et rêvant sans arrêt de la même chose... Réveille-toi, Jacquemard. Réveille-toi et remets-toi à mon portrait, ou meurs, mais ne reste pas ainsi entre deux eaux. C’est indigne d’un homme de ta trempe, peintre. »


Je me sentis rougir de colère en réaction au ton cinglant de ce fou échappé de l’asile. Que pouvait-il être d’autre, quand il prétendait être un comte qui avait régné dans un Moyen-Âge imaginaire créé de toute pièce par mon inconscient pour peupler mes cauchemars ? Je réagis au quart de tour :
« Monsieur, fis-je froidement, ne croyez pas pouvoir m’impressionner par votre ton impérieux. Vous savez ce que je crois ? Je crois que vous êtes venu ici dans l’espoir que je fasse votre portrait, alors que je ne peins que des scènes. Je crois aussi qu’ayant été introduit ici pour attendre mon arrivée, vous avez été surpris de... de voir votre sosie sur la toile. J’ignore comment vous avez pu découvrir que ce tableau est inspiré d’un de mes rêves, mais une chose est sûre : fort de votre ressemblance avec son sujet central, et sachant qu’il est des phénomènes étranges en ce monde, vous avez pensé que j’avalerais l’histoire confuse et abracadabrante que vous me servez là. Seulement, je ne suis pas si stupide. Alors vous allez sortir d’ici, et vite !
- Malheureusement, c’est impossible, rétorqua fermement mon visiteur. Je ne partirai pas tant que tu ne seras pas revenu à la raison. Laisse-moi t’expliquer, puisque tu as tout oublié de ta vraie vie... »


L’aplomb de ce cinglé était insupportable. Je ne souhaitais qu'une chose, à présent : me débarrasser de lui. La chaleur me brouillait les idées. Je bus une gorgée de jus de fruit glacé ; le liquide trop froid me brûla la gorge.


« Soit, dis-je. Expliquez-moi ça. »


 Mon ton sarcastique ne lui échappa point, je le vis dans son regard. Néanmoins il s’exécuta. Ou plutôt il tenta de le faire. De fait, à partir du moment où il ouvrit la bouche, il se produisit une chose totalement inattendue. Même dans mes cauchemars ou mes rêves les plus étranges, je n’aurais jamais cru que cela pût advenir. Jamais. Et pourtant, cela arriva. Un cri rageur retentit, auquel fit écho le râle furieux de mon hôte brusquement enflammé de haine. Je vis au ralenti, comme dans un rêve, la porte s’ouvrir avec fracas. Double détonation mêlée au tintement d’un verre brisé. Exclamation de victoire se muant en râle d’agonie, rire dément étranglé par une quinte de toux gargouillante. Sous mes yeux effarés, Manon, la timide Manon, venait de se métamorphoser en meurtrière hideuse et le comte si étrange qui avait tant désiré me parler l’avait touchée en plein cœur. Je me sentis faiblir et, pour la première fois depuis une éternité, je frissonnai. La faucheuse, en entrant, avait soulevé ce courant d’air glacé.


Je m’approchai en tremblant de mon assistante, de cette jeune femme au visage délicat et à la beauté fragile qui m’avait côtoyé et secondé de son mieux malgré sa timidité, ravivant mon courage et mon inspiration quand le besoin s’en faisait sentir. L’agonie avait figé son expression naguère si douce en un masque démoniaque : yeux révulsés, rictus haineux, écume aux lèvres, tout en elle semblait empreint d’une méchanceté pure dont je ne l’eusse jamais cru capable. Je frémis de nouveau. Que signifiait ceci ? Malgré moi, je ne pouvais m’empêcher de relier cette effarante métamorphose à son inquiétude excessive quand elle m’avait annoncé mon visiteur. En y repensant, elle n’avait jamais paru autant mal à l’aise quand on venait me voir à l’impromptu…


Je me détournai vivement de ce visage qui me peinait et vins examiner l’homme qui s’était fait passer pour un comte. Lui n’était pas encore mort. Sa respiration ronflait et sifflait à faire peur – sans doute ses poumons étaient-ils touchés et se remplissaient-ils de sang... Sentant que je me penchais sur lui, il ouvrit les paupières qu’il venait de crisper douloureusement, et murmura péniblement :


« Écoute, Ja…cquemard, et ne…m’interromps pas. J’ai… peu de temps… devant moi… Elle… Manon… c’est elle qui t’as tué… Non, tais-toi, écoute… Tu es Maître… Jacquemard, peintre… et enlumineur de talent… Tu as é… conduit cette femme… ta servante… Elle… elle t’aimait… et tu as rejeté son… amour… Alors… elle t’as… maudit et… s’est damnée… »
La voix de l’homme s’affaiblissait, je me penchai davantage.
« En plein banquet, un soir, elle t’a tué… ou presque… elle t’a raté… »
Il toussa, un filet de sang se mit à couler de ses lèvres.
 « É…écoute… Elle… a disparu… quand tu as plongé dans l’in... dans... l'inconscience… et… tu t’es mis… à.. diva…guer… Les… clercs m’ont rapporté ce que tu… disais… par la grâce de… Dieu, j’ai pu comprendre ce qui s’était produit et j’ai pu m’infiltrer dans ton rêve, ou plutôt… dans… l’enfer où elle t’avait enfermé… »
Je le fis taire d’un geste. J’avais compris où il voulait en venir. Manon, la timide Manon… Une sorcière ? et moi, un homme du Moyen-Âge ? Dehors, l’orage qui menaçait depuis si longtemps se mit à gronder au loin, roulement de tambour ponctuant un instant crucial. Dans un flash aveuglant, je vis mon rêve se dérouler à nouveau…


 J’assistais à un banquet, en plein Moyen-Âge. J’avais bu force hypocrate et maintes coupes de vin rouge, et je venais d’achever une délicieuse poire au vin. Autour de moi, les convives somptueusement vêtus étaient figés, comme dans un tableau : ici, une dame à la beauté nonpareille tendait gracieusement la main à son voisin qui la regardait avec tendresse, là un comte au manteau de brocart levait son verre en l’honneur de leur hôte, imité par les autres nobles siégeant à la haute table. Tous étaient tournés vers celui-ci, un comte de haute taille, celui qui ressemblait trait pour trait à mon curieux visiteur. Puis la toile s’animait et les voix joyeuses des convives portant un toast résonnaient en chœur, couvrant les accords que les trouvères jouaient pour le plus grand bonheur des dames et gentilshommes. Tous buvaient, il se mettait debout en levant la main, imposant ainsi le silence. Comme il allait parler, une flèche sifflait et s’enfonçait en crépitant dans mon dos. Je la sentais percer les chairs, passer entre les côtes, perforer le poumon gauche et s'arrêter à quelques pouces à peine de mon cœur. La pièce tanguait, des cris affolés retentissaient, je vis le plafond prendre la place du mur et le mur remplacer le sol… Un noir… Manon à mon chevet… Puis un gouffre sans fond, puis, ce monde étrange où la langue était à la fois familière et étrange, où le soleil était éternel, où Manon était à mes côtés… J’y étais depuis toujours, et je l’aimais.


Le dégoût me saisit soudain, accompagné d’une brusque nausée. Une bile amère emplit ma bouche. Dehors, il se mit à pleuvoir. Je battis des paupières, aveuglé par un nouvel éclair.
 « Il bouge ! Il a ouvert les yeux ! »
J’entrevis une chambre familière aux murs de pierre de taille, des visages anxieux, amicaux que je n’aurais jamais imaginé revoir. Je souris, avant qu’un spasme d’agonie ne rompît le fil qui me reliait à la vie.


En 2009, bien des siècles plus tard, des passants entendirent deux détonations provenir de l’atelier du peintre Jacquemard. Quelqu’un saisit son téléphone mobile pour appeler la police. Peu après, les sirènes hurlantes des voitures de patrouilles vinrent rivaliser avec les grondements du tonnerre. Mais comme elles arrivaient sur les lieux, un éclair aveuglant força tout le monde à fermer les yeux. Quand les badauds et les agents rouvrirent les paupières, les flammes dévoraient l’atelier. Il n’en resta que des cendres. Rien ne put être sauvé.

dimanche 6 novembre 2011

La pluie

En attendant un nouveau récit en plusieurs chapitres, voici une nouvelle composée le 22 janvier 2009, par temps de pluie. 




 Elle regardait la pluie tomber et se demandait quand cela allait enfin cesser. La vie était vraiment mal faite. Depuis combien de temps pleuvait-il ? Une heure, un jour ? Une semaine ?... Quelle importance, après tout... Elle soupira, et se détourna. La pluie la déprimait. Elle s'ennuyait tant...


Saisissant un bouquin au hasard sur ses étagères, elle se pelotonna sur son lit, qu'elle avait tant de mal à quitter ces derniers temps. Hélas, impossible de se distraire. Ses yeux parcouraient les lignes, son esprit vagabondait sous la pluie froide et triste. Saleté... Elle avait l'impression qu'il pleuvait en elle, aussi. Comment disait-il, Verlaine, déjà... ? Ah, oui :
"Il pleure dans mon cœur 
Comme il pleut sur la ville."
Voilà, c'était exactement cela. La pluie, c'était en elle qu'elle se trouvait, pas à l'extérieur. Les rayons du soleil qui brillaient là dehors étaient gris et froids parce que son coeur était froid, et que son âme était grise. Elle soupira, reposa le livre, le reprit, tourna machinalement les pages, le reposa. Elle s'ennuyait tant...
"Quelle est cette langueur 
Qui pénètre mon cœur ?"
Le livre refusait de se laisser lire, le soleil dédaignait de la réchauffer, de l'éclairer... Et les larmes de Verlaine, inlassablement, martelaient son pauvre cœur.  Le temps, impitoyable, semblait empêtré dans la mélasse... Il se traînait, lui aussi. Il ressassait, comme elle. Il refusait de continuer à avancer, boudeur, obstiné, engoncé dans sa propre contrariété. Ras-le-bol. Ras-le-bol d'avancer, de faire comme si tout allait bien, comme si rien ne pouvait l'abattre. Ras-le bol de faire semblant, de jouer les optimistes, de pousser les autres à se relever, à ne pas se décourager alors qu'elle était dans un état pire que le leur.


Et ce temps... Et cet ennui, ce désœuvrement, cette solitude, aussi...
"Oh bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie
Oh le chant de la pluie ! "
Mais il ne pleuvait qu'en elle et le soleil était toujours si froid, si lointain, si inaccessible...


Elle s'ennuyait tant... Elle se releva, laissant le livre posé là, ouvert, sur la couette froissée. Elle ne se sentait pas le courage de le ranger. Allons, bon, quelle heure était-il ? Pour la millième fois en un quart d'heure, elle consulta la pendule. Que c'était long... Un instant, elle s'imagina que le temps s'était figé. Elle voyait les gens, dans les rues, immobilisés à jamais dans leurs gestes, et cette pensée l'amusa un moment. Puis, elle comprit que dans ce cas, elle serait seule à vivre encore, à se mouvoir normalement dans un monde paralysé. Il lui sembla soudain plus difficile d'avancer vers le salon. Elle avait l'impression de marcher dans un marécage avec de la boue jusqu'à la poitrine... Tout à coup, il s'éleva dans la pièce silencieuse l'ouverture de Carmen... Le téléphone !  Elle bondit, s'arrachant à la vase sous les rayons dorés de l'astre du jour bienveillant, décrocha... Après tout, elle avait peut-être tort de se morfondre...
"Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui écœure.
Quoi ! Nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison."


Encore que...
"Oui, allô ?"
C'était son cœur, son âme, sa vie. L'espoir l'envahit, un sourire timide lui vint aux lèvres. Elle n'avait plus eu de nouvelles depuis si longtemps... Mais au fur et à mesure qu'il parlait, ses joues pâlissaient, sa respiration se faisait irrégulière, ses yeux s'emplissaient de larmes.
"Ecoute, sanglota-t-elle après avoir écouté un instant. Je n'en peux plus. C'est le cauchemar. Je m'ennuie, sans toi... Il pleure dans mon cœur, tu comprends ?... Non, c'est du Verlaine... Je t'en prie, quand reviens-tu ? Quand viens-tu me chercher ?... Quoi ? Non ! Comment peux-tu me faire ça ? Tu... Tais-toi ! Je ne veux plus t'entendre."


 Son visage était ravagé par la douleur. Elle raccrocha. Il faisait si froid... La pluie s'infiltrait partout... Son univers s'écroulait. C'était fini. Elle était morte, morte son âme, et mort son cœur plus froid que marbre. Même celui dont elle croyait être aimée l'abandonnait... Même lui refusait de l'aider... Et bien soit, si elle encombrait, ma foi... Pourquoi ne pas leur rendre un dernier service, à tous ces ingrats, qui se détournaient d'elle quand elle avait besoin d'eux ? Il pleuvait à travers le toit, à travers les murs... quels murs, d'ailleurs ? La vase du marécage se refermait sur elle. Elle étouffait, elle perdait pied. Et le pire, c'est qu'elle n'était pas certaine de bien savoir pourquoi... Pourquoi ne la comprenait-on pas ? Pourquoi ne l'aidait-on pas à s'en sortir, pourquoi personne ne lui disait-il qu'elle n'avait nulle raison de se sentir asphyxiée ?
"C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !"
Justement... l'absence d'amour en était cause, peut-être ?


Une semaine plus tard, dans la rubrique des faits divers, on pouvait lire cet article : "Hier, rue de la Pluie, Mlle Tilkka Suru a été retrouvée morte par ses voisins. Intrigués par son absence d'allées et venues, ils ont forcé sa porte et ont aussitôt été agressés par les exhalaisons fétides qui se dégageaient des lieux. Après avoir coulé un bain, Mlle Tilkka Suru y a plongé la tête pour se suicider. La famille a été prévenue et l'enterrement aura lieu dans huit jours. Elle avait pourtant tout pour être heureuse, d'après sa sœur. Une enquête a été ouverte afin de découvrir ce qui a poussé la jeune femme à se tuer..."