Nouvelles et romans

mercredi 28 mars 2012

La sieste



Il dormait.  Son flanc éclairé par le soleil se soulevait paisiblement au rythme de sa respiration et, roulé en une boule duveteuse d'un roux lumineux, les paupières closes, le renard était l'image même de l'innocence et de l'insouciance. Le froissement des feuilles qui tapissaient le sol vint troubler le silence et un homme apparut - un homme qui traquait les animaux sauvages.


En apercevant le renard, le chasseur stoppa net son avancée précautionneuse. Dans la lumière dorée de ce début d'automne, le pelage de l'animal endormi flamboyait, or et cuivre. C'était un jeune, sans doute aucun ; les plus expérimentés se cachaient au fond de leur tanière pour se reposer ; mais lui, insouciant et naïf, il s'était couché là, en plein soleil, pour profiter de sa chaleur bienfaisante.


 Emu, le chasseur hésita, recula... mais sa passion était plus forte que tout : il visa soigneusement. Son doigt s'abaissa. Un léger déclic se fit entendre et il écarta l'appareil photo de son visage. Chasseur d'images... quel beau métier ! En souriant, les yeux brillants, il s'éloigna sur la pointe des pieds.

jeudi 22 mars 2012

Un dimanche de Pâques

Dans la tradition celtique, Pâques s'appelle Alban Eiler ; il s'agit de l'équinoxe du printemps, de la fête du renouveau et de la renaissance. Nouvelle écrite le 20 avril 2011.






 C'était le début de la matinée. Le soleil venait à peine de se lever, et ses rayons traversaient les ramures verdoyantes des arbres, illuminant leurs feuilles presque translucides dans la lumière dorée. Pas un bruit ne venait troubler la paix de cette journée de la Renaissance et de l'Equilibre. Les riches harmonies du chant des oiseaux résonnaient seules dans les sous-bois, se mêlant au murmure mélodieux d'un ruisseau bondissant de pierre en pierre.


Alwena, assise sur un rocher entouré d'eau mouvante, non loin de la rive, goûtait à la paix et à la beauté des lieux, ses pieds nus baignant dans la fraîcheur liquide des flots joyeux. Les rayons matinaux faisaient étinceler sa longue chevelure auburn et paraient son blanc visage d'un éclat féerique. Elle sourit, et ses yeux d'un vert tendre pétillèrent un instant. Aujourd'hui était Alban Eiler, aujourd'hui était la fête de l'Espoir, où tout renaît, où le jour et la nuit durent autant l'un que l'autre. La jeune fille celte se leva et, posant précautionneusement ses pieds d'albâtre sur les pierres glissantes, bras écartés pour conserver son équilibre, rejoignit la berge moussue. Il était temps de retourner au village, si elle ne voulait pas inquiéter son père.


Cependant, elle n'était pas pressée, préférant admirer la nature renaissante plutôt que de se hâter sans regarder autour d'elle. Elle sentait l'herbe douce sous ses orteils, la brise légère dans ses cheveux, les fragrances boisées qui éveillaient l'âme aux beautés de Nature. Elle entendait les chênes murmurer leurs secrets, les fourrés frissonner au passage de quelque hôte des bois, les merles s'agiter dans les branches au-dessus de sa tête. Pas de doute, la renaissance de toutes choses s'exprimait aujourd'hui avec plus de force que jamais.


Tout à coup, elle avisa trois étranges silhouettes tordues, figées dans une danse étrange, un peu à l'écart du sentier qu'elle suivait. Alwena, intriguée, se rapprocha. Elle n'avait jamais remarqué cela auparavant ; et pourtant, ce n'était pas la première fois qu'elle se promenait en ces lieux. Bien vite, elle s'aperçut qu'il s'agissait de troncs tordus, fendus, brisés ou calcinés par une force inconnue. De loin, elle les avait pris pour des Fées dansant les bras levés. La jeune fille approcha encore, effleura d'une main fine et légère l'écorce de chacune, curieuse, admirative. Soudain, elles semblèrent prendre vie : une musique étrange s'éleva des entrailles de la terre couverte de feuilles sèches, des visages s'animèrent, étrangement déformés et pourtant non dépourvus de beauté, et les trois esprits des bois, tourbillonnant dans leurs robes brunes, encerclèrent l'humaine étonnée. Sans l'avoir voulu, Alwena se retrouva à danser avec elles, comme mue par une force indépendante de sa volonté. Enivrée par les accords entraînants qui sortaient toujours du sol, elle se laissa guider, les paupières mi-closes, ses cheveux cuivrés giflant l'air. Combien de temps cet étrange bal dura-t-il ? Elle n'aurait su le dire : bientôt tout devint flou autour d'elle ; elle finit par perdre conscience.


Quand elle revint à elle, la jeune femme était étendue au sol, au bord du sentier, sa chevelure parée d'une couronne de gui. Là-bas, les trois Dryades, de nouveau figées, étaient méconnaissables : des branches nouvelles couvertes de feuilles tendres surmontaient leurs têtes autrefois desséchées. En se redressant, Alwena sourit, heureuse de les voir revivre. C'est là qu'elle se rendit compte du poids qui pesait sur ses genoux ; elle baissa le regard, prit l'objet, l'éleva jusqu'à ses yeux... C'était un oeuf, symbole de Renaissance et de Vie ; un oeuf à la coquille de bois, légèrement chaud au toucher, présent de la forêt à celle qui avait su réveiller les esprits de la forêt. C'était le début de la matinée. Le soleil venait à peine de se lever, et Alwena, debout, serrant l'oeuf contre son sein, tourna le dos à son village pour se consacrer à la Déesse Mère, qui l'avait appelée en ce jour de l'Alban Eiler.

dimanche 11 mars 2012

Le renard blanc

Nouvelle écrite le 24 décembre 2010.

Lorsqu'Azurine le vit pour la première fois, il faisait nuit. La neige avait cessé de répandre ses étoiles sur la terre, et éclairait l'obscurité d'une douce lueur lunaire. Sous le ciel blanc voilé d'ombre, nul bruit ne se faisait entendre dans les bois, à part, de temps à autres, le craquement des branches qui se parlent et le pas léger de quelque animal sauvage menant sa vie nocturne.

La jeune femme était assise dans les frondaisons d'un chêne centenaire aux bras alourdis par les plumes immaculées de l'hiver. Ses yeux d'ambre fixés dans le lointain, elle se perdait dans de sombres pensées, immobile comme la nature alentour. C'est à peine si la brume imperceptible émanant de sa bouche entrouverte permettait de déceler sa présence car, vêtue de blanc dans ce paysage blanc, elle se fondait parfaitement dans l'environnement neigeux. Depuis combien de temps était-elle là, perchée sur son arbre, rêvant en silence ? Elle n'aurait su le dire, mais ses membres engourdis commençaient à la rappeler à l'ordre.

C'est alors qu'il apparut.

 Azurine retint son souffle, écarquilla les yeux, émerveillée. Qu'il était beau, ce renard blanc ! La démarche tranquille, la silhouette élancée, il avançait dans le bois avec l'aplomb de celui qui se sait chez lui, l'expression sereine. Tout à coup, alors qu'elle était certaine de n'avoir pas fait de bruit, il leva la tête vers elle. Les yeux d'ambre de la jeune femme rencontrèrent le regard bleu du renard. Celui-ci s'assit au pied de l'arbre, et ils demeurèrent ainsi, s'observant l'un l'autre, un long moment. Indicible échange sans parole, où chacun semblait avoir beaucoup à dire à l'autre. L'empathie envahit la demoiselle vêtue de blanc. Elle avait le sentiment de comprendre l'animal neigeux.

Brusquement, des cris lointains rompirent la sérénité de ce moment unique. "On m'appelle," murmura-t-elle, tandis qu'une ombre de tristesse venait ternir l'éclatante beauté de son pâle visage. Le renard parut comprendre. Il se leva, et en quelques bonds, il disparut vers le coeur de la forêt, tandis que celle à qui il était désormais lié redescendait du chêne et retournait vers le monde des hommes. Ce monde où elle se sentait si mal, incomprise en raison de son goût pour la solitude et pour la forêt. On lui reprocherait encore d'être partie sans rien dire, on se moquerait d'elle en la traitant de sauvageonne, d'inadaptée, voire d'autiste. Ha ! autiste... savaient-ils seulement que c'était leur égoïsme, leurs disputes incessantes, leur irrespect envers le monde naturel qui l'avaient poussée à s'enfermer en elle-même ? Elle n'était pas autiste : elle était dégoûtée de l'humanité.

Le soir du réveillon, Azurine s'enfuit encore vers les arbres enneigés. Une remarque moqueuse de trop lui avait fait perdre patience et à présent, elle courait dans la neige, s'enfonçant toujours plus loin au coeur de la forêt. Quelqu'un - son frère, en fait, même si elle refusait de le reconnaître comme tel - avait parlé avec fierté de son tableau de chasse ; et elle s'était indignée. Pour la première fois depuis des années, elle avait pris la parole, et on s'était encore gaussé : et pourquoi se priverait-on du plaisir de chasser ? ce n'était que des animaux, et après tout, d'autres naîtraient et remplaceraient ceux qui, morts pour le plaisir des chasseurs, pourrissaient dans les sous-bois... La jeune femme s'était révoltée, d'autant plus que celui qui avait parlé ainsi se moquait comme d'une guigne de respecter l'environnement. Quand il partait chasser, il jetait sans scrupule les emballages de nourriture et bouteilles vides de l'en-cas qu'il ne manquait jamais d'emporter avec lui. Azurine lui avait donc dit ses quatre vérités, et lui n'avait fait qu'en rire, de son gros rire gras et grossier !
Alors, elle était partie, ignorant les cris de sa famille qui la rappelait.

Elle s'arrêta, essoufflée, complètement perdue, et s'assit dans la neige. Fermant les yeux, elle renversa la tête en arrière contre le tronc d'arbre auquel elle s'était adossée, libérant par ce geste les longs cheveux blonds que son bonnet de laine retenait imparfaitement. Au bout de combien de temps eut-elle conscience de sa présence ? Difficile à dire, mais quand elle le vit, le beau renard blanc, elle oublia tous ses états d'âme. Fascinée, elle se leva, et le suivit au cœur de la forêt. Le lendemain, le nom d'Azurine résonnait partout sous les arbres sur un ton angoissé. Le chasseur était là aussi, qui cherchait sa sœur. Il regrettait de lui avoir parlé ainsi, et bien qu'il refusât de changer d'avis, il s'en voulait de s'être moqué de la jeune fille. Alors qu'il s'éloignait des autres, il fut attiré par un double jeu d'empreintes. Des empreintes de renard. Il leva la tête, et crut entrevoir, à la limité de sa vision, deux renards blancs qui l'observaient. L'un avait les yeux bleus, l'autre un regard d'ambre très familier. "Azurine... murmura-t-il, tandis qu'une larme glissait le long de sa joue. Qu'as-tu fait ?"

Ce jour-là, il décida de ne plus jamais chasser.

jeudi 9 février 2012

La Harpe de cristal

Nouvelle rédigée le 13 décembre 2010.


Tous les soirs, à la veillée, les habitants de Gal se réunissaient sur la place de leur village. Et tous les soirs, Nivienne jouait de sa harpe pour eux, illuminant leurs coeurs ravis de mélodies limpides comme l'eau des sources claires. Alors, ils oubliaient leurs soucis, leurs chagrins ; ils avaient soudain conscience des étoiles qui piquetaient le ciel satiné comme autant de joyaux ; ils respiraient avec délices l'air frais et vivifiant de la nuit qui se glissait parmi eux pour écouter Nivienne donner vie à la beauté du monde ; tout leur semblait plus proche, plus net, plus présent, tandis que coulaient les notes liquides... Et la jeune fille, ses longs doigts fins caressant les cordes de l'instrument, ses cils recourbés gracieusement effleurant sa joue blanche, semblait rayonner d'un pâle éclat sous la lune qui se reflétait dans sa chevelure d'argent. Oui, tous les soirs, l'enchantement enveloppait le village et le temps sembler s'arrêter.


Tous les soirs... Mais pas celui-là.


Car cette fois, la place occupée d'ordinaire par Nivienne était vide, au grand désarroi des villageois.


 "Que se passe-t-il ? Où est-elle ?" murmurait-on de tous côtés. Le brouhaha dominait la place qui s'assombrissait avec le coucher du soleil.


C'est alors qu'apparut le père de Nivienne, le front plissé, le regard soucieux. Le silence se fit, et chacun fut frappé par son côté insolite à cette heure-là. L'homme s'éclaircit la voix, baissa la tête quelques instants, la releva et, balayant l'assemblée du regard, il prit la parole.


"Amis, dit-il, sans quitter cet air soucieux. La harpe de Nivienne lui a été volée, et sans elle, ma fille ne peut plus jouer. Depuis qu'elle s'est rendu compte de sa disparition, elle est au plus mal. Il lui faut sa harpe ; sans quoi, elle en mourra, car vous savez comme moi que cette enfant a besoin de sa musique pour vivre !"




Nivienne n'était pas tout à fait humaine, en effet ; sa mère était une elfe de Cristal, peuple qui se nourrissait de musique dès la plus tendre enfance. Cette seule subsistance leur suffisait. A partir de seize ans, on les conduisait dans une grotte que l'on appelait la Salle de l'Orgue, en raison de la forme qu'y adoptaient, au centre, les stalagmites parsemées de cristal de roche. En fait, toutes les parois, la voûte, le sol de cette caverne étaient tapissés de cristaux, les uns minuscules, les autres immenses... Chaque cristal était lié au destin d'un des elfes de ce peuple ; et Nivienne, bien qu'à moitié humaine, partageait également ce lien avec la Grotte de l'Orgue. A seize ans, comme les autres, elle avait été conduite là, pour y reconnaître son cristal.


"Mais comment puis-je savoir où il se trouve ? Il y en a tant ! s'était-elle écriée, perplexe.
- Quand tu t'en approcheras, une douce chaleur se répandra en toi, et en posant la main sur lui, tu le sentiras palpiter sous tes doigts", avait répondu doucement sa mère.
Et c'est ce qu'il s'était produit... Mais alors qu'elle voulait retirer sa main du quartz palpitant, celui-ci l'avait retenue.
"Regarde en son coeur, avait alors déclaré sa mère. Il veut te parler ; c'est pour cela qu'il te retient."


Nivienne avait obéi. Elle s'était penchée, plongeant son regard en lui. Elle avait cru discerner une lueur minuscule, s'était penchée, et soudain, elle avait été aspirée par la lumière. Puis plus rien. Au réveil, une harpe se trouvait à son chevet, un instrument magnifique, qui paraissait de cristal. Cette harpe, c'était une partie de son âme... Et voilà qu'elle avait disparu, laissant la malheureuse elfe de cristal seule, malade et désemparée.




Dans la foule soucieuse, quelqu'un s'écria : "Mais qui donc voudrait lui voler sa harpe ? Tout l'monde aime la belle Nivienne ici, crénom !
- Une de nos filles, peut-être, jalouse de voir que nos jeunes gens ne regardent qu'elle ! lança quelqu'un d'autre.
 Un choeur de protestations féminines s'éleva aussitôt. Les mots calomnies, mensonges, insultes et d'autres bien plus colorés fusaient sur un ton aigu et suffoqué.
- Et pourquoi pas l'un de ses prétendants, plutôt ? cria une jeune femme empourprée d'indignation. Ce s'rait bien dans vos manières, les hommes, de lui prendre sa harpe et d'lui rendre qu'en échange du mariage !"


Des huées, des cris moqueurs de la part des jeunes hommes vinrent couvrir la voix de l'attaquante. Bientôt, le tohu-bohu était tel qu'il était impossible de discerner les voix des uns et des autres. Sans la harpe aux doux accords, toutes les haines, les discordes endiguées jusque-là par la divine musique de Nivienne se ruaient par la brèche et s'en donnaient à coeur joie. De sa chambre, étendue sur son lit, Nivienne entendait la dispute grondante des villageois. Deux larmes limpides s'échappèrent de ses paupières closes et roulèrent sur ses joues satinées. Si seulement elle avait encore sa harpe ! Mais non, elle n'était pas là... et elle ne reviendrait jamais ! Qu'importait que chacun tente ou non de la lui rapporter, elle demeurerait introuvable ; car la jeune elfe de cristal avait échoué à rendre ce village à la paix, comme elle l'avait promis à sa mère avant que celle-ci ne retourne au royaume natal.


Sa harpe n'avait pas été volée : dans un rêve, elle s'était adressée à elle, cette nuit, en une mélodie complexe, un réseau de fils d'or et d'argent mêlés de volutes d'ombres.
"Je ne serai plus là à ton réveil, lui avait-elle dit par cette mélodie ; annonce que j'ai été volée, reste alitée, et attends la réaction des villageois. S'ils t'aident, s'ils me cherchent tous ensemble, tu auras accomplis la tâche confiée par ta mère, et par notre peuple ; s'ils se soupçonnent et s'entredéchirent, c'est que tes talents de musicienne n'auront pas été assez grands pour guérir les villageois de leur nature soupçonneuse et de leur propension à la discorde... Alors tu ressentiras une fêlure dans ton coeur, car je disparaîtrai pour de vrai, anéantie ; et l'elfe Nivienne mourra."


Ce sombre chant avait fait frémir la jeune fille dans son sommeil, mais elle avait gardé confiance en ces hommes et ces femmes parmi lesquels elle avait grandi. Hélas ! Il lui semblait à présent qu'elle était une bien mauvaise harpiste... Une nouvelle larme roula sur son visage. Nivienne était condamnée, son coeur se brisait...


"Non !" Elle se redressa brusquement. "Je ne peux pas les laisser s'entre-déchirer", murmura la jeune fille à la chevelure pâle. Elle avait une idée, et ce n'était pas la mort de sa harpe qui allait l'empêchait de la mettre en oeuvre. Avec effort, elle tituba jusqu'à sa fenêtre en s'appuyant aux murs, ouvrit la croisée, se pencha.


Aussitôt, les villageois se turent, émus : elle leur paraissait si fragile ainsi ! Son visage menu était si pâle qu'on apercevait les veines sur les tempes. Son cou gracile semblait à peine supporter sa tête et sa lourde chevelure d'un blanc immaculé, sa poitrine se soulevait par à-coups pénibles et douloureux. Malgré tout, elle ne leur paraissait que plus belle ainsi, de cette beauté éphémère que l'on aspire à voir durer toujours, et dont on grave les traits dans sa mémoire avant que la mort ne la flétrisse. Ses lèvres décolorées s'ouvrirent dans un silence religieux.
"Villageois de Gal, dit-elle de sa voix douce et mélodieuse, ne vous disputez pas : aucun de vous n'est coupable de la disparition de ma harpe. Moi seule en suis responsable : elle est morte, parce que je n'ai pas su tuer la discorde dans vos coeurs. Vos cris, vos querelles sont parvenues jusqu'à moi, aussi ne le niez pas."
Des têtes se baissèrent, des joues rougirent de honte.
"Je vous en prie, quand je serai morte, continuez à penser à moi, et quand la colère montera en vous, vite ! rappelez-vous ma harpe, qui semblait vous apaiser."


Nivienne mourut une semaine plus tard, et tout le village l'escorta jusqu'à la barque funéraire. Alors, tandis que celle-ci, chargée de fleurs et du corps léger de l'elfe de cristal , s'éloignait des berges terrestres, des accords mélodieux s'élevèrent : les jeunes gens et les jeunes filles du village, qui s'en voulaient de s'être disputés, avaient apporté des instruments de musique, et jouaient de leur mieux pour l'accompagner dans son ultime voyage. Alors, il sembla soudain aux endeuillés que dans les nuages immaculés se dessinait la belle Nivienne, assise près de sa harpe. Sa main se posa sur les cordes invisibles ; des poussières de nuages se détachèrent alors du ciel, et vinrent caresser les visages émerveillés des villageois qui contemplaient le ciel. Depuis ce jour, chaque hiver, il neige sur le village de Gal. Et depuis ce jour, quand un homme ou une femme ayant connu Nivienne ressent de la colère, de la haine, il ou elle saisit sa flûte, sa harpe ou sa viole, et joue de doux accords pour apaiser son humeur.

lundi 6 février 2012

Lumi

Au-dessus d'elle, la neige tourbillonnait, pétales immaculés tombant du ciel en spirale gracieuse. Le sourire aux lèvres, les cheveux défaits, le visage tourné vers les nuages blancs aux reflets gris, elle se mit à tourner, elle aussi, mais sur elle-même, les bras levés. Son rire cristallin s'envola à la rencontre des flocons.

"On n'peut rien faire pour elle ?"

Depuis la fenêtre, la jeune fille était observée par son oncle Stan et par sa mère.

"Non, rien... soupira cette dernière. Les médecins sont impuissants. Tout ce qu'ils m'ont proposé, c'est de l'interner. Je m'y refuse. Ma Lumi, dans un asile ? Jamais !
- Ca s'comprend... Et depuis quand est-ce qu'elle est...?
- Folle ? Ne prends pas cet air-là, il faut appeler les choses par leur nom. Mais, pour te répondre, tout a commencé quand elle s'est mise à faire ce cauchemar... Toujours le même..."

Vent froid. Si froid... si froid que ses doigts bleuissent et saignent, si froid qu'elle ne sent plus son visage. Tout à coup, un cri dans le lointain. Un cri plein de détresse. Un cri plein de souffrance. Le sien, à elle, mais hors d'elle, loin d'elle. Elle essaie d'y répondre, mais de sa bouche ne sort que la bise glacée, brûlante. Glacée au point de faire éclater ses dents, au point de rendre sa langue insensible et figée. Elle tente de serrer les mâchoires, en vain.
Froid... Il lui semble que sa gorge gèle, que ses poumons gèlent, elle suffoque. Petit à petit tout son corps endolori brûle sous l'effet du froid.
Froid... Et tout à coup, alors qu'elle n'est plus qu'une statue de glace qui éclate de toutes part sous l'effet de la tempête furieuse qui fait rage en elle, retentit le chant d'un oiseau, très loin, puis plus près, encore plus près. Alors le vent s'apaise, une douce chaleur vient vaincre la neige et la transformer en pétales de fleurs... 
Printemps. Mais le soulagement n'est que de courte durée. Elle s'aperçoit qu'elle fond... Pas seulement la glace qui l'enferme dans une gangue étincelante, non. Son corps lui-même se liquéfie. Et dans un hurlement, elle tente de se débattre et de lutter.

"A ce moment-là, Lumi se réveille systématiquement en sueur. Au début, elle n'y faisait pas attention. Elle savait que ce n'était qu'un mauvais rêve... Mais petit à petit, son comportement a changé. Elle s'est mise à redouter le froid, séchant les cours dès que la température avoisinait 0°C...
- C'était pas un prétexte pour rien faire, par hasard ?
- Oh, non ! Elle a toujours aimé étudier. Je devais même l'empêcher d'aller à la fac quand elle était tremblante de fièvre tant elle aimait apprendre. Mais, maman, disait-elle, je ne peux pas rater ce cours sur la poésie de Mallarmée, c'est tellement passionnant, la littérature symboliste ! "

La mère de Lumi marqua une pause. Dehors, sa fille tournait de plus en plus vite comme la neige s'intensifiait.

"Mais, reprit l'oncle Stan, elle a pourtant pas l'air frileuse, là ! Regarde-la donc !
- Oui, soupira son interlocutrice. Mais c'était la première étape. La deuxième, c'est que... une fois persuadée de retourner à la fac, elle s'est mise à craindre que la chaleur ne la fasse fondre, comme dans ce cauchemar qui la hantait toutes les nuits. C'est le manque de sommeil qui la rendait folle, je crois ! Car ce rêve la terrifiait tellement qu'elle n'osait plus dormir. A la place, elle se forçait à passer des nuits blanches, se plongeait dans ses livres, à étudier encore et encore.
- Pas étonnant qu'elle ait craqué, oui !
- C'est sûr... Quand la fièvre l'a prise à  cause de ses insomnies, elle s'est mise à répéter qu'elle allait fondre. Un matin, quand je suis entrée dans sa chambre, il faisait si froid que son souffle formait de la buée dans l'air. Elle avait éteint le chauffage et ouvert la fenêtre pendant la nuit... J'ai bien essayé de la refermer et de rallumer le radiateur  mais elle m'en a empêché, elle est devenue menaçante, même !
Le médecin l'a mise sous calmants. Depuis, elle se montre docile et n'essaie plus de transformer sa chambre en glacière mais cela ne l'empêche pas de passer le plus de temps possible dehors quand il fait froid... Pour ne pas fondre, maman, tu comprends, me dit-elle sans arrêt.
- Mais au printemps, elle va bien s'rendre compte qu'elle s'trompe ? Si ça tombe, ça va la guérir de sa lubie...
- Espérons-le ! Bon, je te sers un thé ?"

Là-bas, dans le jardin immaculé, Lumi tournait, tournait sous les flocons blancs, insouciante. Etait-ce bien de la neige qui s'accrochait dans ses cheveux épars ? Non... Elle ne pouvait le croire, car le froid avait cessé. Au contraire, il faisait doux. Finie la sensation d'avoir les doigts raidis et le nez gelé. Il lui semblait que le ciel irradiait d'une douce chaleur tandis qu'elle tournait, tournait en contemplant les pétales parfumés qui tombaient sur elle. Au loin, le chant léger d'un moineau. C'était le printemps... Ou alors l'été, peut-être ? Car sa peau la brûlait à présent. Son souffle desséchait ses lèvres ; ses poumons, sa gorge se consumaient. Son cauchemar était trompeur : elle ne fondait pas, elle prenait feu ! Elle avait beau retirer son manteau, son pull, son maillot de corps, les flammes invisibles étaient impitoyables. Et le monde tournait si vite...
Quand son oncle et sa mère, après leur tasse de thé, vinrent la rejoindre, il était trop tard. Son corps bleui était étendu dans la neige, sans vie.