Nouvelles et romans

samedi 23 février 2013

La folle

Tout était prêt. Avec un sourire sans joie, Dolorès jeta un dernier regard à l'homme étendu sans connaissance dans une mare d'huile. Nulle haine ne brûlait dans ses yeux, nulle pitié non plus. Son visage insondable, sans expression semblait avoir été déserté par toute vie. Oui, elle se sentait morte : morts les sentiments, mortes les émotions et morte la raison, détruits par les espérances trompeuses et les coups cruels du sort. D'autres se seraient relevés encore, se seraient repris en main, auraient fait contre mauvaise fortune bon coeur ; elle en était incapable, elle avait subi la déception de trop. Il lui restait juste assez de raison pour se venger de celui qui avait brisé son esprit par la cruauté de trop ; oh, il n'avait presque rien fait et ne s'en était probablement pas rendu compte... mais voilà, c'était tombé sur lui. Il fallait un exemple pour faire comprendre au monde que si l'on poursuivait dans cette voie du "progrès", si l'on continuait à oublier d'être humain, les âmes déchirées par le désespoir et par la folie ne seraient plus isolées : elles seraient légion.

Dolorès ouvrit la boîte d'allumettes qu'elle avait acheté à un SDF assis dans la neige, en choisit une, la frotta d'un geste sec et assuré. L'odeur enivrante du phosphore l'enveloppa, la flamme jaillit. Avec un rire glacial qui paraissait déplacé dans une situation aussi tragique, elle jeta l'allumette au sol. Le feu se propagea immédiatement à l'huile. La jeune femme se dirigea droit vers l'homme qui déjà commençait à brûler.

Après avoir vécu l'enfer, n'était-il pas logique de mourir par les flammes ?

dimanche 25 novembre 2012

La sphère réfléchissante

M.C. Escher, Main à la sphère réfléchissante
C'était une sphère de métal parfaitement lisse, assez lourde, dont la surface limpide reflétait avec netteté la pièce qui l'environnait : un vaste salon meublé de fauteuils confortables et d'étagères surchargées de livres, dont les murs étaient ornés de nombreux tableaux.

L'homme l'éleva à la hauteur de ses yeux et y contempla son visage émacié, ses yeux cernés, sa barbe et sa moustache bien taillées qui lui donnaient une expression triste et mélancolique en toute circonstance.

"D'où vient cet objet ?" se demanda-t-il, perplexe. Il avait beau la tourner et la retourner, il n'y voyait rien qui pût lui permettre d'identifier sa provenance ; il n'y voyait rien que son reflet et celui du salon.

Avec un soupir, il posa la boule étincelante sur son bureau, avec précaution. Ce n'était pas la première fois que des choses apparaissaient ou disparaissaient dans cette demeure... Pas plus tard que la veille, son presse-papier en verre avait disparu ; et voilà qu'au même endroit apparaissait la sphère. Cette fois, si son épouse ne le croyait pas, c'est que l'un d'eux avait perdu l'esprit.

Justement, la porte s'ouvrit, livrant passage à celle qui illuminait ses journées de son sourire charmant.
"Circé, tu tombes bien, lança-t-il, heureux de la voir et inquiet de sa réaction.

Elle vint s'asseoir à proximité.
- Pourquoi donc, mon amour ?
- Regarde, regarde ça, dit-il en lui tendant fiévreusement l'objet qui l'intriguait tant.
- Ton presse-papier ?
Elle prit la sphère entre ses mains, perplexe. Elle la tourna, la retourna, fit un clin d'oeil à son reflet, rajusta coquettement une mèche de cheveux puis la rendit à son mari.
- Je ne vois pas ce qu'il a de spécial.
- Décris-le moi, s'il te plaît, lui enjoignit-il sur ton pressant.
- Si tu veux... C'est une sphère de métal. On se voit dedans. Elle est un peu lourde mais ce n'est pas anormal. Bref, c'est ton presse-papier.
- Mais... mais mon presse-papier ne ressemble pas à cela ! Il est en verre, avec une orchidée à l'intérieur. Et il a disparu hier pour être remplacé aujourd'hui par cette... cette... chose.
- Tu fais erreur. Il a toujours été en métal. Quant à sa disparition d'hier, hé bien... tu l'auras égaré, puis retrouvé, voilà tout !"

Il ne répondit pas. A quoi bon ? Mais quand Circé fut repartie, il reprit la boule métallique et la contempla de nouveau. Et là...

Au lieu de voir se refléter son visage fatigué, il aperçut celui de sa souriante épouse. Il la vit lui adresser un clin d'oeil, rajuster une mèche de cheveux. Il la vit saisir le coupe-papier sur le bureau, sans cesser de le regarder. Il la vit bondir hors de la sphère pour se précipiter sur lui, une expression de haine violente sur la figure et, avant d'être envahi par une obscurité sans fin, il crut entendre le reflet lui murmurer : "Tu es fou, tu es fou, ce n'est qu'un presse-papier."

dimanche 19 août 2012

Plume


"Plume ! Plume ! Où es-tu ? Plume !"

Sans fin, l'appel résonnait dans le quartier étouffé par la chaleur pesante. Seul le silence répondait, à peine troublé par des cris d'enfants et des bruits d'éclaboussures venant d'un jardin.

"Plume ?"

La voix féminine anxieuse provenait d'un vaste jardin abandonné où bourdonnaient de nombreux insectes insensibles à la touffeur moite de l'air.

"Plume !"

Se frayant un passage à travers les ronces et les orties, sa propriétaire, tout en criant, regardait sous chaque buisson, dans chaque taillis. En vain.

"Ho, Plume !"

C'était une autre voix. Une voix masculine, cette fois. Le fiancé de la jeune femme cherchait aussi le chat enfui. Où celui-ci pouvait-il être ? Où se cachait-il ? Se trouvait-il seulement dans ce jardin, quand le quartier en comportait tant, tous mitoyens, tous attirants pour un félin fugueur ?

"Plume ?"

Un miaulement répondit dans les environs. Les jeunes gens se rejoignirent et suivirent la direction dans laquelle il avait résonné, pleins d'espoir.

"Plume ?"

Dans les fourrés, une tête blanche et noire apparut. Plume était blanc. Les jeunes gens rentrèrent chez eux, désespérés.

lundi 6 août 2012

Fleur de montagne

"Dis, maman, parle-moi encore de la montagne..."

La petite voix douce résonnait encore à l'oreille de Laura tandis qu'elle fixait sans la voir sa fille désormais muette. L'enfant paraissait encore plus fragile, avec son teint diaphane et ses yeux éteints ; et pourtant, quelle sérénité sur ce visage de porcelaine pétrifié par le dernier sommeil !

"Dis, maman..."

Laura soupira et, d'une main tendre, ferma les paupières de la défunte si jeune - trop jeune !

"Les montagnes ? Ah, si tu pouvais les voir... Lever la tête vers leurs sommets immortels, te perdre sur leurs flancs majestueux, plonger les yeux vers les fils d'argent qui coulent dans leurs vallées en contournant des villages de poupées... Là-haut, le temps ralentit et s'arrête, là-haut, la civilisation humaine est soumise aux lois de la nature encore toute puissante, là-haut, on se sent éternel et insignifiant tout à la fois." 

 Comment se sentait la petite, à présent ? Son âme contemplait-elle la terre d'encore plus haut que les plus hautes cimes ou bien ne restait-il plus rien de la fillette aimante et maladive que Laura avait entouré de tout son amour ? 

"Maman, parle-moi encore de la montagne... Raconte-moi la neige, raconte-moi les fleurs qui poussent entre les rochers et les torrents qui jaillissent sur les sentiers."

Une larme perla entre les cils de la mère, tandis qu'elle répondait à la morte à mi-voix : "En été, les sentiers rocailleux sont parfois difficiles à emprunter, parce qu'une avalanche de rochers les a effacés ; les cailloux roulent traîtreusement sous les pieds, et l'on manque mille fois de se rompre le cou ; mais juste après avoir passé ce danger, lorsqu'on s'arrête pour reprendre son souffle, on est ébloui par la beauté du paysage... et encore, le terme "beauté" n'est pas assez fort pour décrire le caractère unique, ensorcelant, majestueux et imposant du paysage de montagne. Alors, on reste un peu sans bouger, pour s'habituer au vertige qui nous prend, et c'est là qu'on se rend compte de la vie qui nous entoure, fleurs modestes ou colorées, insectes étincelants et papillons pimpants.

Puis le grondement grave de la montagne naît dans le lointain, résonne, grave et solennel comme celui d'un orgue dans une cathédrale. Il se met à neiger car ce n'est plus l'été, mais l'hiver et l'on enfonce dans cette froideur blanche jusqu'à la hanche. Tout est froid, tout est figé mais la pierre vit et parle ; partout et nulle part roule la voix sépulcrale des glaciers. On se sent seul, si seul alors... Pourtant, on ne voudrait pour rien au monde se trouver ailleurs. Tout comme on ne voudrait pas perdre la vie malgré les dangers et les épreuves qu'elle peut nous imposer parfois."

Laura remonta le drap immaculé sur la face froide de sa fille, sa pauvre fille qui aurait tant voulu voir ces merveilles et se plonger dans l'atmosphère fascinante des massifs enneigés.

 "Maman, tu m'y emmèneras, dis ? Un jour, quand je ne serai plus malade ?
- Oui. Je te le promets." 

A présent, l'enfant allait être enterrée dans la montagne - la mort l'avait guérie, à sa façon, alors il fallait que Laura tienne sa promesse. Plus tard, quand elle reviendrait sur la tombe de la petite, elle y trouverait des fleurs délicates au teint de neige, comme sa fille ; des fleurs incapables de s'épanouir dans les plaines, comme la morte ; des fleurs de montagne qui portaient le même nom qu'elle : Edelweiss.

dimanche 13 mai 2012

Nuit de remords

Nouvelle écrite le 15 mai 2011.


Dans sa petite chambre sous les toits, accoudé à son bureau, il se tenait la tête à deux mains. La seule source de lumière dans la pièce, une chandelle de suif dont la flamme vacillait, ourlait son profil acéré d'une fine ligne de lumière et jetait dans la pièce des zones d'ombres mouvantes qui semblaient en accord avec l'humeur sombre du jeune homme.


"Qu'est-ce que j'ai fait, m..., qu'est-ce que j'ai fait, m..., qu'est-ce que j'ai fait ?" 


Sa voix débordait d'amertume et de ressentiment envers lui-même. Il serra les poings, releva la tête. Ses yeux brillants d'émotion flamboyaient dans la pénombre, et sa large poitrine se soulevait et s'abaissait par saccades. Un portrait photographique accroché au mur retint son attention, son portrait à elle... Elle, si charmante, si gracieuse, si vive avec ses grands yeux pétillants d'innocence et son sourire ensoleillé... Elle, à qui la lueur de la bougie semblait apporter un peu de vie ; elle qui avait fait battre son cœur ; elle qu'il avait trahie. Il revoyait son expression incrédule, il entendait encore résonner son rire nerveux entrecoupé de sanglots discordants, et chaque fois qu'il fermait les paupières, il revoyait, imprimé à blanc dans son souvenir, ses yeux qui exprimaient l'amour, la douleur et le reproche le plus violent. 


"Connais-tu Giselle ? avait-elle demandé alors, avec un sourire fiévreux entaché de folie. Je vais bientôt la rejoindre, et danser comme elle avec les Willis. Mais contrairement à elle, je ne te sauverai pas de leur vengeance, oh non !" C'était les dernières paroles qu'elle lui avait adressé. Il n'avait rien compris alors, s'était dit que la fièvre la faisait délirer. Mais elle était morte une semaine après. Et puis, il y a peu, il avait par hasard découvert que ses mots faisaient référence à un ballet classique. Il était allé le voir à l'opéra ce soir même, et à présent, effondré, il regrettait amèrement de l'avoir abandonnée ainsi pour une autre femme plus riche et moins spirituelle. Le vent se mit à gémir, faisant craquer la fenêtre et frémir la flamme de la bougie. Le jeune homme se leva, frissonnant, pour fermer l'épais rideau de la lucarne et conserver un peu la chaleur du grenier. Un instant, il crut entrevoir le pâle visage de son premier amour dans le reflet de la vitre, mais il balaya rapidement cette vision - la fatigue et le regret devaient en être cause. A propos de cette autre femme... son épouse... pourquoi ne l'avait-elle pas déjà appelé pour le dîner ? D'ordinaire, elle hurlait son nom à travers toute la maison à neuf heures précises : "Albrecht ! Encore dans ce fichu grenier, je parie ? Viens manger, grouille !"


Il haussa les épaules. Aucune imporance, après tout. Après leur violente dispute au sortir de l'opéra, où elle lui reprochait - à raison - de toujours penser à "l'autre", à "la morte", il préférait passer la soirée seul et dormir ici, dans ce grenier plutôt que dans la chambre conjugale. Sans même éteindre la chandelle agonisante, le jeune homme se glissa entre les draps du lit d'appoint en soupirant. Seulement, ses pensées, ses remords tardifs l'empêchaient de sombrer enfin dans un sommeil réparateur. Il ferma les yeux, les rouvrit tout soudain en entendant craquer l'escalier.


Presque aussitôt, le sifflement du vent émit une longue plainte à travers l'isolation de la lucarne, faisant imperceptiblement bouger le rideau. En tournant la vue de ce côté, Albrecht se figea : le portrait, au mur... il avait cru le voir cligner des yeux ! Cependant, le phénomène ne se renouvela pas, et il laissa ses poumons se vider, soulagé. Evidemment, c'était stupide ! La flamme mourante et rougeoyante de la bougie était à accuser, forcément !


De nouveau, un craquement se fit entendre, mais sur le palier, cette fois. Son épouse, peut-être, qui venait se réconcilier avec lui ? Mais non, plus rien, si ce n'est la tempête furieuse qui dansait la sarabande à l'extérieur, dans la nuit. A tout hasard, il se leva et ouvrit la porte, mais il n'y avait rien là que l'obscurité épaisse et silencieuse. De retour sous les couvertures, il vit la chandelle s'éteindre ; un point rouge lumineux, seul indice de sa position, demeura longtemps avant de disparaître, laissant notre homme dans le noir complet. 


Complet ? Non, pas tout à fait : qu'était cette forme blanche qui sortait de derrière le rideau ? Gracieuse, mais le regard vide et le sourire éteint, elle semblait à peine toucher le sol ; sa bien-aimée, la seule, l'unique amour de sa vie, celle qu'il n'aurait jamais dû trahir glissait vers lui. Rêvait-il enfin ? Était-il éveillé, en proie à l'hallucination ? Qu'importait. Comme sa belle se penchait sur lui, il murmura son nom, il entendit le sien. Puis, tandis que l'amour longtemps étouffé réchauffait son cœur, l'étreinte glacée de la morte enveloppa son corps. Il sentit ses lèvres de pierre se poser sur son cou, ses dents effleurer la peau tiède sous laquelle la jugulaire battait. Peut-être ne rêvait-il pas, après tout.