Nouvelles et romans

jeudi 9 février 2012

La Harpe de cristal

Nouvelle rédigée le 13 décembre 2010.


Tous les soirs, à la veillée, les habitants de Gal se réunissaient sur la place de leur village. Et tous les soirs, Nivienne jouait de sa harpe pour eux, illuminant leurs coeurs ravis de mélodies limpides comme l'eau des sources claires. Alors, ils oubliaient leurs soucis, leurs chagrins ; ils avaient soudain conscience des étoiles qui piquetaient le ciel satiné comme autant de joyaux ; ils respiraient avec délices l'air frais et vivifiant de la nuit qui se glissait parmi eux pour écouter Nivienne donner vie à la beauté du monde ; tout leur semblait plus proche, plus net, plus présent, tandis que coulaient les notes liquides... Et la jeune fille, ses longs doigts fins caressant les cordes de l'instrument, ses cils recourbés gracieusement effleurant sa joue blanche, semblait rayonner d'un pâle éclat sous la lune qui se reflétait dans sa chevelure d'argent. Oui, tous les soirs, l'enchantement enveloppait le village et le temps sembler s'arrêter.


Tous les soirs... Mais pas celui-là.


Car cette fois, la place occupée d'ordinaire par Nivienne était vide, au grand désarroi des villageois.


 "Que se passe-t-il ? Où est-elle ?" murmurait-on de tous côtés. Le brouhaha dominait la place qui s'assombrissait avec le coucher du soleil.


C'est alors qu'apparut le père de Nivienne, le front plissé, le regard soucieux. Le silence se fit, et chacun fut frappé par son côté insolite à cette heure-là. L'homme s'éclaircit la voix, baissa la tête quelques instants, la releva et, balayant l'assemblée du regard, il prit la parole.


"Amis, dit-il, sans quitter cet air soucieux. La harpe de Nivienne lui a été volée, et sans elle, ma fille ne peut plus jouer. Depuis qu'elle s'est rendu compte de sa disparition, elle est au plus mal. Il lui faut sa harpe ; sans quoi, elle en mourra, car vous savez comme moi que cette enfant a besoin de sa musique pour vivre !"




Nivienne n'était pas tout à fait humaine, en effet ; sa mère était une elfe de Cristal, peuple qui se nourrissait de musique dès la plus tendre enfance. Cette seule subsistance leur suffisait. A partir de seize ans, on les conduisait dans une grotte que l'on appelait la Salle de l'Orgue, en raison de la forme qu'y adoptaient, au centre, les stalagmites parsemées de cristal de roche. En fait, toutes les parois, la voûte, le sol de cette caverne étaient tapissés de cristaux, les uns minuscules, les autres immenses... Chaque cristal était lié au destin d'un des elfes de ce peuple ; et Nivienne, bien qu'à moitié humaine, partageait également ce lien avec la Grotte de l'Orgue. A seize ans, comme les autres, elle avait été conduite là, pour y reconnaître son cristal.


"Mais comment puis-je savoir où il se trouve ? Il y en a tant ! s'était-elle écriée, perplexe.
- Quand tu t'en approcheras, une douce chaleur se répandra en toi, et en posant la main sur lui, tu le sentiras palpiter sous tes doigts", avait répondu doucement sa mère.
Et c'est ce qu'il s'était produit... Mais alors qu'elle voulait retirer sa main du quartz palpitant, celui-ci l'avait retenue.
"Regarde en son coeur, avait alors déclaré sa mère. Il veut te parler ; c'est pour cela qu'il te retient."


Nivienne avait obéi. Elle s'était penchée, plongeant son regard en lui. Elle avait cru discerner une lueur minuscule, s'était penchée, et soudain, elle avait été aspirée par la lumière. Puis plus rien. Au réveil, une harpe se trouvait à son chevet, un instrument magnifique, qui paraissait de cristal. Cette harpe, c'était une partie de son âme... Et voilà qu'elle avait disparu, laissant la malheureuse elfe de cristal seule, malade et désemparée.




Dans la foule soucieuse, quelqu'un s'écria : "Mais qui donc voudrait lui voler sa harpe ? Tout l'monde aime la belle Nivienne ici, crénom !
- Une de nos filles, peut-être, jalouse de voir que nos jeunes gens ne regardent qu'elle ! lança quelqu'un d'autre.
 Un choeur de protestations féminines s'éleva aussitôt. Les mots calomnies, mensonges, insultes et d'autres bien plus colorés fusaient sur un ton aigu et suffoqué.
- Et pourquoi pas l'un de ses prétendants, plutôt ? cria une jeune femme empourprée d'indignation. Ce s'rait bien dans vos manières, les hommes, de lui prendre sa harpe et d'lui rendre qu'en échange du mariage !"


Des huées, des cris moqueurs de la part des jeunes hommes vinrent couvrir la voix de l'attaquante. Bientôt, le tohu-bohu était tel qu'il était impossible de discerner les voix des uns et des autres. Sans la harpe aux doux accords, toutes les haines, les discordes endiguées jusque-là par la divine musique de Nivienne se ruaient par la brèche et s'en donnaient à coeur joie. De sa chambre, étendue sur son lit, Nivienne entendait la dispute grondante des villageois. Deux larmes limpides s'échappèrent de ses paupières closes et roulèrent sur ses joues satinées. Si seulement elle avait encore sa harpe ! Mais non, elle n'était pas là... et elle ne reviendrait jamais ! Qu'importait que chacun tente ou non de la lui rapporter, elle demeurerait introuvable ; car la jeune elfe de cristal avait échoué à rendre ce village à la paix, comme elle l'avait promis à sa mère avant que celle-ci ne retourne au royaume natal.


Sa harpe n'avait pas été volée : dans un rêve, elle s'était adressée à elle, cette nuit, en une mélodie complexe, un réseau de fils d'or et d'argent mêlés de volutes d'ombres.
"Je ne serai plus là à ton réveil, lui avait-elle dit par cette mélodie ; annonce que j'ai été volée, reste alitée, et attends la réaction des villageois. S'ils t'aident, s'ils me cherchent tous ensemble, tu auras accomplis la tâche confiée par ta mère, et par notre peuple ; s'ils se soupçonnent et s'entredéchirent, c'est que tes talents de musicienne n'auront pas été assez grands pour guérir les villageois de leur nature soupçonneuse et de leur propension à la discorde... Alors tu ressentiras une fêlure dans ton coeur, car je disparaîtrai pour de vrai, anéantie ; et l'elfe Nivienne mourra."


Ce sombre chant avait fait frémir la jeune fille dans son sommeil, mais elle avait gardé confiance en ces hommes et ces femmes parmi lesquels elle avait grandi. Hélas ! Il lui semblait à présent qu'elle était une bien mauvaise harpiste... Une nouvelle larme roula sur son visage. Nivienne était condamnée, son coeur se brisait...


"Non !" Elle se redressa brusquement. "Je ne peux pas les laisser s'entre-déchirer", murmura la jeune fille à la chevelure pâle. Elle avait une idée, et ce n'était pas la mort de sa harpe qui allait l'empêchait de la mettre en oeuvre. Avec effort, elle tituba jusqu'à sa fenêtre en s'appuyant aux murs, ouvrit la croisée, se pencha.


Aussitôt, les villageois se turent, émus : elle leur paraissait si fragile ainsi ! Son visage menu était si pâle qu'on apercevait les veines sur les tempes. Son cou gracile semblait à peine supporter sa tête et sa lourde chevelure d'un blanc immaculé, sa poitrine se soulevait par à-coups pénibles et douloureux. Malgré tout, elle ne leur paraissait que plus belle ainsi, de cette beauté éphémère que l'on aspire à voir durer toujours, et dont on grave les traits dans sa mémoire avant que la mort ne la flétrisse. Ses lèvres décolorées s'ouvrirent dans un silence religieux.
"Villageois de Gal, dit-elle de sa voix douce et mélodieuse, ne vous disputez pas : aucun de vous n'est coupable de la disparition de ma harpe. Moi seule en suis responsable : elle est morte, parce que je n'ai pas su tuer la discorde dans vos coeurs. Vos cris, vos querelles sont parvenues jusqu'à moi, aussi ne le niez pas."
Des têtes se baissèrent, des joues rougirent de honte.
"Je vous en prie, quand je serai morte, continuez à penser à moi, et quand la colère montera en vous, vite ! rappelez-vous ma harpe, qui semblait vous apaiser."


Nivienne mourut une semaine plus tard, et tout le village l'escorta jusqu'à la barque funéraire. Alors, tandis que celle-ci, chargée de fleurs et du corps léger de l'elfe de cristal , s'éloignait des berges terrestres, des accords mélodieux s'élevèrent : les jeunes gens et les jeunes filles du village, qui s'en voulaient de s'être disputés, avaient apporté des instruments de musique, et jouaient de leur mieux pour l'accompagner dans son ultime voyage. Alors, il sembla soudain aux endeuillés que dans les nuages immaculés se dessinait la belle Nivienne, assise près de sa harpe. Sa main se posa sur les cordes invisibles ; des poussières de nuages se détachèrent alors du ciel, et vinrent caresser les visages émerveillés des villageois qui contemplaient le ciel. Depuis ce jour, chaque hiver, il neige sur le village de Gal. Et depuis ce jour, quand un homme ou une femme ayant connu Nivienne ressent de la colère, de la haine, il ou elle saisit sa flûte, sa harpe ou sa viole, et joue de doux accords pour apaiser son humeur.

lundi 6 février 2012

Lumi

Au-dessus d'elle, la neige tourbillonnait, pétales immaculés tombant du ciel en spirale gracieuse. Le sourire aux lèvres, les cheveux défaits, le visage tourné vers les nuages blancs aux reflets gris, elle se mit à tourner, elle aussi, mais sur elle-même, les bras levés. Son rire cristallin s'envola à la rencontre des flocons.

"On n'peut rien faire pour elle ?"

Depuis la fenêtre, la jeune fille était observée par son oncle Stan et par sa mère.

"Non, rien... soupira cette dernière. Les médecins sont impuissants. Tout ce qu'ils m'ont proposé, c'est de l'interner. Je m'y refuse. Ma Lumi, dans un asile ? Jamais !
- Ca s'comprend... Et depuis quand est-ce qu'elle est...?
- Folle ? Ne prends pas cet air-là, il faut appeler les choses par leur nom. Mais, pour te répondre, tout a commencé quand elle s'est mise à faire ce cauchemar... Toujours le même..."

Vent froid. Si froid... si froid que ses doigts bleuissent et saignent, si froid qu'elle ne sent plus son visage. Tout à coup, un cri dans le lointain. Un cri plein de détresse. Un cri plein de souffrance. Le sien, à elle, mais hors d'elle, loin d'elle. Elle essaie d'y répondre, mais de sa bouche ne sort que la bise glacée, brûlante. Glacée au point de faire éclater ses dents, au point de rendre sa langue insensible et figée. Elle tente de serrer les mâchoires, en vain.
Froid... Il lui semble que sa gorge gèle, que ses poumons gèlent, elle suffoque. Petit à petit tout son corps endolori brûle sous l'effet du froid.
Froid... Et tout à coup, alors qu'elle n'est plus qu'une statue de glace qui éclate de toutes part sous l'effet de la tempête furieuse qui fait rage en elle, retentit le chant d'un oiseau, très loin, puis plus près, encore plus près. Alors le vent s'apaise, une douce chaleur vient vaincre la neige et la transformer en pétales de fleurs... 
Printemps. Mais le soulagement n'est que de courte durée. Elle s'aperçoit qu'elle fond... Pas seulement la glace qui l'enferme dans une gangue étincelante, non. Son corps lui-même se liquéfie. Et dans un hurlement, elle tente de se débattre et de lutter.

"A ce moment-là, Lumi se réveille systématiquement en sueur. Au début, elle n'y faisait pas attention. Elle savait que ce n'était qu'un mauvais rêve... Mais petit à petit, son comportement a changé. Elle s'est mise à redouter le froid, séchant les cours dès que la température avoisinait 0°C...
- C'était pas un prétexte pour rien faire, par hasard ?
- Oh, non ! Elle a toujours aimé étudier. Je devais même l'empêcher d'aller à la fac quand elle était tremblante de fièvre tant elle aimait apprendre. Mais, maman, disait-elle, je ne peux pas rater ce cours sur la poésie de Mallarmée, c'est tellement passionnant, la littérature symboliste ! "

La mère de Lumi marqua une pause. Dehors, sa fille tournait de plus en plus vite comme la neige s'intensifiait.

"Mais, reprit l'oncle Stan, elle a pourtant pas l'air frileuse, là ! Regarde-la donc !
- Oui, soupira son interlocutrice. Mais c'était la première étape. La deuxième, c'est que... une fois persuadée de retourner à la fac, elle s'est mise à craindre que la chaleur ne la fasse fondre, comme dans ce cauchemar qui la hantait toutes les nuits. C'est le manque de sommeil qui la rendait folle, je crois ! Car ce rêve la terrifiait tellement qu'elle n'osait plus dormir. A la place, elle se forçait à passer des nuits blanches, se plongeait dans ses livres, à étudier encore et encore.
- Pas étonnant qu'elle ait craqué, oui !
- C'est sûr... Quand la fièvre l'a prise à  cause de ses insomnies, elle s'est mise à répéter qu'elle allait fondre. Un matin, quand je suis entrée dans sa chambre, il faisait si froid que son souffle formait de la buée dans l'air. Elle avait éteint le chauffage et ouvert la fenêtre pendant la nuit... J'ai bien essayé de la refermer et de rallumer le radiateur  mais elle m'en a empêché, elle est devenue menaçante, même !
Le médecin l'a mise sous calmants. Depuis, elle se montre docile et n'essaie plus de transformer sa chambre en glacière mais cela ne l'empêche pas de passer le plus de temps possible dehors quand il fait froid... Pour ne pas fondre, maman, tu comprends, me dit-elle sans arrêt.
- Mais au printemps, elle va bien s'rendre compte qu'elle s'trompe ? Si ça tombe, ça va la guérir de sa lubie...
- Espérons-le ! Bon, je te sers un thé ?"

Là-bas, dans le jardin immaculé, Lumi tournait, tournait sous les flocons blancs, insouciante. Etait-ce bien de la neige qui s'accrochait dans ses cheveux épars ? Non... Elle ne pouvait le croire, car le froid avait cessé. Au contraire, il faisait doux. Finie la sensation d'avoir les doigts raidis et le nez gelé. Il lui semblait que le ciel irradiait d'une douce chaleur tandis qu'elle tournait, tournait en contemplant les pétales parfumés qui tombaient sur elle. Au loin, le chant léger d'un moineau. C'était le printemps... Ou alors l'été, peut-être ? Car sa peau la brûlait à présent. Son souffle desséchait ses lèvres ; ses poumons, sa gorge se consumaient. Son cauchemar était trompeur : elle ne fondait pas, elle prenait feu ! Elle avait beau retirer son manteau, son pull, son maillot de corps, les flammes invisibles étaient impitoyables. Et le monde tournait si vite...
Quand son oncle et sa mère, après leur tasse de thé, vinrent la rejoindre, il était trop tard. Son corps bleui était étendu dans la neige, sans vie.

vendredi 27 janvier 2012

Aimer

Nouvelle rédigée le 7 décembre 2010.


Aimer c'est savoir pardonner
Accepter les défauts
C'est savoir partager fusionner
 De corps et d'âme
Aimer c'est savoir se comprendre
S'accorder se confondre
C'est savoir s'écouter s'entendre 
De corps et d'âme. 


Tandis que Marie contemplait la mer, les vagues lui chantaient cette chanson troublante. Les paroles étaient parfaitement audibles, comme si les flots qui caressaient les rochers en contrebas avaient pris vie. Cela n'inquiétait pas la jeune femme : il y avait belle lurette qu'elle s'était accoutumée à ce curieux phénomène.


Chaque fois qu'elle se mettait à sa fenêtre, la nuit, les eaux tumultueuses s'adressaient à elle et chantaient des légendes marines, faisant revivre pour elle des temps anciens où les sirènes n'étaient pas que des mythes, où l'amour parfait existait, où la fameuse Atlantide éblouissait encore le monde par sa splendeur et sa puissance... et ce depuis son enfance.


Lorsqu'elle avait entendu la mer lui parler pour la première fois, elle l'avait raconté à ses parents, les yeux brillants d'un éclat fiévreux qui les avait inquiété. Comme c'était alors une fillette d'à peine huit printemps, ils lui avaient gentiment demandé ce que lui racontaient les vagues ; mais malgré son jeune âge, elle avait compris, au ton faussement intéressé de leurs voix, qu'ils ne la prenaient pas au sérieux. Elle n'en avait donc plus parlé, et avait continué à venir au même endroit, le soir, sur la falaise, écouter le chant mélodieux des flots.Les années passant, tandis que l'enfant devenait femme, les contes et légendes étaient devenus poèmes d'amour murmurés doucement par l'écume, comme ce soir.


Cependant, cette fois, il y avait quelque chose de différent dans l'intonation des flots, une mélancolie imperceptible qui surprit Marie. Quand la mer se tut, la jeune fille se pencha, ses mains fines appuyées sur le bord de la falaise, ses cheveux soyeux d'un blond lunaire cascadant autour de son doux visage. "Vagues aimantes à la voix murmurante, quelle sombre amertume perturbe votre voix ?" demanda-t-elle, adoptant sans s'en rendre compte le langage archaïque de la mer sans âge.
"Marie, enfant de la terre ferme, tu vas bientôt me délaisser pour un être de ta race. Un jeune homme, aimable, aimant et amoureux de toi.
- Oh ça, jamais ! s'écria la belle. J'en fais le serment : je me jetterai dans les flots plutôt que vous trahir !
- Prends garde, chère Marie ! Tu partages avec moi un caractère changeant... Prends bien garde de trahir ton serment... car alors je viendrai te le rappeler ; et si tu ne te précipites pas dans mes vagues après l'avoir rompu, je viendrai te chercher..."


Puis la mer s'était tue, et la jeune fille était rentrée chez elle, l'esprit agité de mille pensées. Le lendemain, voilà qu'on sonne à la porte. Comme toujours, Marie devança ses parents pour ouvrir, car comme d'habitude, elle était au rez-de-chaussée et eux, à l'étage. Du fait qu'ils travaillaient à domicile, ses parents n'avaient que peu de contact avec l'extérieur et les seuls qui vinssent chez eux étaient le facteur ou un livreur d' UPS, pour les pièces d'ordinateur dont avait besoin son père afin que son pc soit toujours à la pointe de la technologie - chose primordiale dans son emploi.


Cette fois-ci, cependant, ce n'était ni un livreur ni le facteur. Sur le perron se tenait un jeune homme de son âge, à peine plus grand qu'elle, aux cheveux aussi noirs que les siens étaient pâles, et aux yeux gris-verts aussi profonds que la mer.
"... et je voulais savoir si vous l'aviez vu dans l'coin, du coup.
- Pardon ?


Elle sursauta. Absorbée par son examen du bel inconnu, elle n'avait pas écouté un mot de ce qu'il lui disait.


- Excusez-moi, rougit-elle, j'avais la tête ailleurs. Pourriez-vous répéter ?
Il rit, embarrassé lui-même.
- Ce... C'est rien, lança-t-il timidement.
- Non, ce n'est pas rien... J'aurais dû vous écouter. Que disiez-vous ?
- Ben... J'disais que j'ai perdu mon chat. J'ai emménagé hier dans la maison, là-bas, à cent mèt'd'ici. Et comme la porte était ouverte à cause des allées et venues pour ramener les meubles à l'intérieur, le chat, il en a profité pour se barrer. Vous l'avez pas vu, par hasard ?
- Non, mais mes parents et moi, nous sortons très peu.
Le visiteur baissa la tête, attristé.
- Si vous voulez, ajouta Marie, je peux vous aider à le retrouver ?
Le visage du garçon s'éclaira.
- D'accord. Ben... merci.
- De rien ! C'est normal..." sourit la jeune fille, radieuse et attendrie par la gaucherie du malheureux.


Ils cherchèrent longtemps, et finirent par le retrouver perché dans un arbre, dans le parc. Trop prostré pour réagir, il ne fit aucun effort pour aider les jeunes gens à le récupérer. Mais enfin ils y parvinrent et le jeune homme, souriant, serrant le félin soulagé dans ses bras, dit à Marie : "Merci encore pour votre aide ! Vous voulez venir chez moi pour prendre un thé, quelque chose ?
- D'accord, répondit-elle, mais pas sans connaître votre nom, ou au moins votre prénom.
- B...Baptiste.
- Marie.
Ils se sourirent.
- Hé bien ! Maintenant que je connais votre prénom, je peux accepter votre invitation."


Ils passèrent une après-midi merveilleuse et, quand Marie reprit le chemin de la falaise d'un pas léger et le coeur en fête, ils étaient amis.


Le soleil se couchait... aussi la jeune fille se dirigea aussitôt vers le point culminant du plateau, là où elle venait toujours écouter la mer. A peine s'était-elle assise à sa place quotidienne que la voix des flots s'éleva. "Marie, enfant de la terre ferme, aujourd'hui tu as commencé à trahir ton serment. Prends garde !
- Que dites-vous là, mer soupçonneuse ? Le garçon avec qui j'ai parlé n'est qu'un ami !
- Un ami à qui tu pardonnes le langage familier et la timidité, un ami dont tu acceptes la gaucherie... Tu as commencé à l'aimer, enfant, quoique tu puisses penser de tes sentiments.
 - Mais mon coeur ne fusionne pas avec le sien...
- Pas encore... Mais n'oublie pas que tu es en grand péril si cela devait arriver. Par ton serment, tu es mienne. Car je t'aime, belle Marie, mes pensées et mon coeur sont toujours avec toi ; je suis sans cesse à l'écoute de ton âme, et je te comprends assez pour savoir que tu risques de tomber dans les rets de ce jeune homme de la terre ferme. Qu'importe, je te pardonne, pourvu que tu te rappelles ce que tu devras faire en cas de manquement à ton serment."
Marie et la mer parlèrent peu, ce soir-là, l'une écoutant le reflux des vagues, l'autre attentive aux battements d'un coeur qui découvrait les douceurs et les amertumes de l'amour sans s'en rendre vraiment compte encore...


Le temps passa. Au fil des jours, Baptiste et Marie devenaient inséparables, et les flots de plus en plus gris, qui continuaient à enivrer la jeune fille de leurs poèmes au rythme lent, devenaient plus amers, plus agités aussi. Et puis... vint le moment inévitable où le jeune homme timide, prenant son courage à deux mains, déclara sa flamme à la jeune fille aux cheveux de sirène. Marie se sentit rougir, et son coeur accéléra. Paniquée par ce fait inattendu, étonnée par l'envie de sourire bêtement qui la prenait soudain et affarée à la pensée de ce que pourrait penser la mer, elle ne put que balbutier des propos inaudibles avant de s'enfuir vers les falaises, poursuivie par les appels de Baptiste, interloqué et malheureux de sa réaction.


Debout face à la mer, Marie put enfin se calmer, inspirant à pleins poumons les embruns marins réconfortants.


"Marie, enfant de la terre ferme, tu trahis mon amour...
Les vagues frappaient violemment la roche, en contrebas.
- Que nenni ! protesta la blonde demoiselle. Je n'ai pas répondu à sa déclaration.
- Justement... tu avais peur de la réponse, enfant, et tu as souri intérieurement. Tu l'aimes... tu as trahi ton serment.
Marie rougit et baissa la tête, malheureuse. Elle savait que c'était vrai, même si elle niait l'évidence : elle avait beau résister de toutes ses forces, l'amour du jeune homme aux yeux gris-vert l'avait profondément atteinte, et elle partageait ses sentiments. Et pourtant, elle aimait la mer, aussi...
- Rappelle-toi ton serment, Marie..."


Alors la jeune fille, paupières closes, leva les bras et plongea ; la mer enfla en grondant, et une vague plus haute, se fracassant contre la falaise, cueillit le corps frêle qui chutait.

vendredi 2 décembre 2011

La Prison du chat (2)

Aussitôt, une obscurité pesante, consistante, vivante m'enveloppa. Un rugissement infernal se déclencha soudain - je compris qu'il provenait de la machine. J'étais pris au piège, sans nourriture ni eau, sans air frais ni lumière.


Que faire ? Appeler ? Personne ne m'entendrait, le moteur couvrirait ma voix... Et puis j'osais à peine bouger. Le vacarme assourdissant blessait mes oreilles sensibles et me martelait cruellement la tête. La désagréable odeur de pétrole qui m'avait repoussé en entrant me donnait la nausée. Je finis par appeler, quoi qu'en dît mon bon sens, griffant les parois, fouettant l'air vicié de ma queue, tantôt gémissant, tantôt hurlant de toutes mes forces, au risque de me briser les cordes vocales... rien n'y fit. Alors je m'allongeai, épuisé, attendant le sommeil ou la mort.


Après un temps indéterminé, la faim et la soif m'assaillirent, de plus en plus pressants. Ma gorge brûlait, ma langue était soudée à mon palais et mon estomac se tordait douloureusement. Mais qu'y faire ? Incapable de supporter plus longtemps ce supplice je m'approchai de la masse sombre que mes yeux habitués à l'obscurité distinguaient confusément. C'est alors que je sentis de la graisse de machine. J'y goûtais pour la vomir aussitôt : elle avait un goût rance de rouille et de fer. Oui, mais j'avais si faim... Surmontant ma répugnance, je l'avalai.


Durant des jours et des jours, je dus me nourrir de cette graisse infâme, malgré mon dégoût et ma gorge parcheminée, respirant à peine, faiblissant d'heure en heure, de plus en plus malade. Puis, je me mis à délirer.
Non loin de moi, on avait posé une appétissante assiettée de viande et un bol d'eau fraîche. Je voulus manger, je voulus boire : je ne léchai que le sol poussiéreux. Ce qui me fit éternuer violemment et accentua ma soif.


Le temps passait. Combien d'heures, de jours, de semaines s'était-il écoulé ? Rêvais-je ? Ne rêvais-je pas ? J'avais soif. La provision de graisse de machine s'épuisait. Je crus entendre un grattement. Un rat ! Je bondis mais, hélas, mes griffes fendirent l'air sans rien saisir.


J'avais soif. Mon odorat me jouait des tours lui aussi. Je croyais sentir des fumets délicieux. Si je n'avais pas eu si soif, j'en eusse eu l'eau à la bouche.


Les secondes tombaient lentement, lourdement autour de moi, avec une telle désinvolture qu'elles semblaient me narguer. J'avais soif.


Soudain, le tangage cessa, le silence se fit. Enfin, la porte s'ouvrit. Sans attendre, rassemblant mes maigres forces, je me précipitai à l'extérieur, ronronnant de bonheur et de soulagement. Hélas ! Cette précipitation me perdit. La lumière du jour m'éblouit soudain, une douleur intense me vrilla les yeux et le crâne... Il n'est pas recommandé de passer de l'obscurité profonde à une vive lumière : j'étais aveugle.




Mais quel est ce bruit ? Quelqu'un s'approche de moi, je le sens. Quelqu'un respire devant moi et me regarde. Méfiant, je me rencogne contre le mur. Qui est-ce ? Ami ou ennemi ?
"Pauvre chat ! Si maigre, et aveugle encore ! N'aie pas peur, je ne te veux aucun mal. Laisse-moi te prendre dans mes bras."


Alors, je suis soulevé, caressé. On m'emmène. Une porte s'ouvre, se ferme et je suis posé sur quelque chose de doux et de moelleux. Un fauteuil ! Un siège confortable et douillet, enfin ! On me donne à manger, à boire ! Plus jamais je ne devrai fouiller les poubelles pour me nourri. Plus jamais il ne me faudra boire d'eau de pluie dans les gouttières. Mon bienfaiteur me brosse, puis me prend sur ses genoux. Heureux, je ronronne.


A présent, qu'importent ma cécité et le passé ? Désormais, je suis heureux. Mes sens sont suffisamment aiguisés pour que je ne regrette pas ma vue. Enfin... pas trop.

lundi 28 novembre 2011

La Prison du Chat (1)

Nouvelle rédigée en 1999, d'après un fait divers assez ancien.

Chat des rues, je ne puis compter que sur moi-même pour survivre : je dois me battre pour être respecté, me battre pour me nourrir, me battre pour vivre. Car la mort nous attend partout, nous, les gouttières, les errants jetés à la rue ou nés dans les poubelles. Elle peut surgir n'importe quand : sous la forme d'un chien enragé, d'une maladie incurable, d'une voiture folle surgissant à l'improviste...

Il n'en a pas toujours été ainsi, pourtant. 
Autrefois, j'avais un foyer. J'étais bien nourri, bien traité, heureux. Lorsqu'il pleuvait, je restais à l'abri et j'écoutais les gouttes d'eau crépiter sur les vitres en contemplant la rue grise et morne d'un œil serein. Aujourd'hui, par mauvais temps, je dois bon gré mal gré continuer à errer en quête de ma pitance, trempé jusqu'aux os, le poil hérissé. 
Auparavant, je n'étais jamais importuné par mes congénères. Je me contentais de les narguer, à l'abri derrière la fenêtre close, considérant avec mépris leurs regards envieux et leurs feulements pathétiques. Depuis la mort de ma maîtresse, je dois les affronter tous les jours pour conserver mon territoire.

Malgré tout, je n'étais pas malheureux, dans la rue. Une fois mon autorité établie, les autres matous finirent par éviter mon territoire. Nous ne nous battions plus qu'à l'époque des amours. Les hommes et leurs enfants m'évitaient - peut-être respectaient-ils mon ascendance aristocratique, moi qui étais un chat des forêts norvégiennes pure race ; oui, malgré mon pelage emmêlés, mon oreille déchirée et la balafre qui me barrait l'œil droit, je me tenais si fièrement et avec tant de dignité qu'ils ne pouvaient qu'être intimidés par ma royale prestance. Les autres, eux, n'étaient que des rustres à la démarche grossière. Forcément.
Oui, j'avais encore la belle vie, avant l'incident... Car aujourd'hui, à cause d'Elle, je suis incapable de me débrouiller seul. A cause d'Elle, je suis dans les ténèbres, obligé de ne plus me fier qu'à mon ouïe, à mon odorat et à mes vibrisses. Et ils sont beau être extrêmement sensibles, je ne regrette pas moins ma précieuse vision... pourtant, ce n'est pas ce que j'ai perdu de plus précieux.

Pourquoi donc suis-je passé un jour par les quais ? Pourquoi me suis-je arrêté devant une de ces montagnes flottantes que les hommes appellent des bateaux ? En contemplant cette chose hideuse, je m'étais souvenu qu'un ami de ma maîtresse avait voyagé sur un de ces navires, autrefois. Alors, Elle m'avait chuchoté : "Pourquoi ne pas monter à bord ? Tu en apprendras plus sur les êtres humains, de cette façon... Allez, saisis ta chance, grimpe !"

Maudite curiosité ! Je t'ai stupidement obéi et je l'ai bien regretté. Pourtant, tous mes sens se révoltaient, me criaient que j'étais en danger. C'est vrai, quoi : un chat n'a rien à faire sur un paquebot ! J'aurais dû écouter mon instinct et redescendre aussitôt. A la place, je m'enfonçai toujours plus profondément dans les entrailles du monstre. Bientôt, j'entrai dans une vaste salle où se trouvait une énorme machine. L'odeur qu'elle dégageait était atroce. Je voulus sortir. C'est à ce moment que la porte claqua sinistrement.