Nouvelles et romans

dimanche 11 mars 2012

Le renard blanc

Nouvelle écrite le 24 décembre 2010.

Lorsqu'Azurine le vit pour la première fois, il faisait nuit. La neige avait cessé de répandre ses étoiles sur la terre, et éclairait l'obscurité d'une douce lueur lunaire. Sous le ciel blanc voilé d'ombre, nul bruit ne se faisait entendre dans les bois, à part, de temps à autres, le craquement des branches qui se parlent et le pas léger de quelque animal sauvage menant sa vie nocturne.

La jeune femme était assise dans les frondaisons d'un chêne centenaire aux bras alourdis par les plumes immaculées de l'hiver. Ses yeux d'ambre fixés dans le lointain, elle se perdait dans de sombres pensées, immobile comme la nature alentour. C'est à peine si la brume imperceptible émanant de sa bouche entrouverte permettait de déceler sa présence car, vêtue de blanc dans ce paysage blanc, elle se fondait parfaitement dans l'environnement neigeux. Depuis combien de temps était-elle là, perchée sur son arbre, rêvant en silence ? Elle n'aurait su le dire, mais ses membres engourdis commençaient à la rappeler à l'ordre.

C'est alors qu'il apparut.

 Azurine retint son souffle, écarquilla les yeux, émerveillée. Qu'il était beau, ce renard blanc ! La démarche tranquille, la silhouette élancée, il avançait dans le bois avec l'aplomb de celui qui se sait chez lui, l'expression sereine. Tout à coup, alors qu'elle était certaine de n'avoir pas fait de bruit, il leva la tête vers elle. Les yeux d'ambre de la jeune femme rencontrèrent le regard bleu du renard. Celui-ci s'assit au pied de l'arbre, et ils demeurèrent ainsi, s'observant l'un l'autre, un long moment. Indicible échange sans parole, où chacun semblait avoir beaucoup à dire à l'autre. L'empathie envahit la demoiselle vêtue de blanc. Elle avait le sentiment de comprendre l'animal neigeux.

Brusquement, des cris lointains rompirent la sérénité de ce moment unique. "On m'appelle," murmura-t-elle, tandis qu'une ombre de tristesse venait ternir l'éclatante beauté de son pâle visage. Le renard parut comprendre. Il se leva, et en quelques bonds, il disparut vers le coeur de la forêt, tandis que celle à qui il était désormais lié redescendait du chêne et retournait vers le monde des hommes. Ce monde où elle se sentait si mal, incomprise en raison de son goût pour la solitude et pour la forêt. On lui reprocherait encore d'être partie sans rien dire, on se moquerait d'elle en la traitant de sauvageonne, d'inadaptée, voire d'autiste. Ha ! autiste... savaient-ils seulement que c'était leur égoïsme, leurs disputes incessantes, leur irrespect envers le monde naturel qui l'avaient poussée à s'enfermer en elle-même ? Elle n'était pas autiste : elle était dégoûtée de l'humanité.

Le soir du réveillon, Azurine s'enfuit encore vers les arbres enneigés. Une remarque moqueuse de trop lui avait fait perdre patience et à présent, elle courait dans la neige, s'enfonçant toujours plus loin au coeur de la forêt. Quelqu'un - son frère, en fait, même si elle refusait de le reconnaître comme tel - avait parlé avec fierté de son tableau de chasse ; et elle s'était indignée. Pour la première fois depuis des années, elle avait pris la parole, et on s'était encore gaussé : et pourquoi se priverait-on du plaisir de chasser ? ce n'était que des animaux, et après tout, d'autres naîtraient et remplaceraient ceux qui, morts pour le plaisir des chasseurs, pourrissaient dans les sous-bois... La jeune femme s'était révoltée, d'autant plus que celui qui avait parlé ainsi se moquait comme d'une guigne de respecter l'environnement. Quand il partait chasser, il jetait sans scrupule les emballages de nourriture et bouteilles vides de l'en-cas qu'il ne manquait jamais d'emporter avec lui. Azurine lui avait donc dit ses quatre vérités, et lui n'avait fait qu'en rire, de son gros rire gras et grossier !
Alors, elle était partie, ignorant les cris de sa famille qui la rappelait.

Elle s'arrêta, essoufflée, complètement perdue, et s'assit dans la neige. Fermant les yeux, elle renversa la tête en arrière contre le tronc d'arbre auquel elle s'était adossée, libérant par ce geste les longs cheveux blonds que son bonnet de laine retenait imparfaitement. Au bout de combien de temps eut-elle conscience de sa présence ? Difficile à dire, mais quand elle le vit, le beau renard blanc, elle oublia tous ses états d'âme. Fascinée, elle se leva, et le suivit au cœur de la forêt. Le lendemain, le nom d'Azurine résonnait partout sous les arbres sur un ton angoissé. Le chasseur était là aussi, qui cherchait sa sœur. Il regrettait de lui avoir parlé ainsi, et bien qu'il refusât de changer d'avis, il s'en voulait de s'être moqué de la jeune fille. Alors qu'il s'éloignait des autres, il fut attiré par un double jeu d'empreintes. Des empreintes de renard. Il leva la tête, et crut entrevoir, à la limité de sa vision, deux renards blancs qui l'observaient. L'un avait les yeux bleus, l'autre un regard d'ambre très familier. "Azurine... murmura-t-il, tandis qu'une larme glissait le long de sa joue. Qu'as-tu fait ?"

Ce jour-là, il décida de ne plus jamais chasser.

8 commentaires:

  1. Meryl ( Virgil )12 mars 2012 à 19:14

    J'aime beaucoup !

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  2. Merci ! C'est un texte qui me tient à cœur, même si la fin n'est pas parfaite.

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  3. c'est vrai que ce texte est vraiment bien, j'aime beaucoup.

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  4. Oui Azurine ! ça m'avait fait penser à une pierre précieuse ! Heureuse de la relire, Eryndel ! A bientôt !
    Josette

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  5. Heureuse de voir que tu t'en souviens ! :)

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